Agonie – La fin du monde

Agonie

Auteur : Valentin Auwercx

Genre : Dystopie / Horreur

Longueur : 162 753 mots

Thèmes abordés : Société, argent, sexualité, collapsologie, survivalisme, robotique, politique, fin du monde

Résumé : 

2112 : Une éruption solaire dévastatrice plonge le monde dans le chaos.

2131 : Qui faut-il craindre sur une terre ravagée ? Des chirurgiens cannibales ou d’étranges individus vêtus de combinaisons noires ?

2314 : Des robots d’accompagnement trucident leurs propriétaires au sein d’une société pas si nouvelle que ça.

2518 : Lorsque l’espérance de vie de l’humanité diminue inexplicablement d’un an chaque jour, la fin est une certitude.

4 vies, le même destin. Quand les décisions d’aujourd’hui deviennent les conséquences de demain…


Agonie est une édition intégrale regroupant les romans « Demains » et « Le temps d’une étoile ». L’histoire retrace la vie de 4 personnes à travers 4 siècles jusqu’à la fin du monde. Les actions des uns conduisant au futur des autres.

 

Date de Parution : 25 mars 2021

Prix de l’ebook : 6,99€

Prix du livre broché : 19,99€

{Histoire | Extrait | Première partie}

1

Charly Leers était un homme de principe, à l’entendre parler, la vie pouvait se résumer à un coffre aux trésors enterré sous une montagne de merde. Tout le monde devait prendre une pelle et transpirer jusqu’aux chaussettes pour atteindre le bonheur – un bonheur brillant comme une belle pièce en or. Les adeptes du matelas ou du pince-nez n’avaient qu’à rester chez eux, ils ne sauront jamais ce que c’est d’être heureux – d’être riche. Charly avait enfilé sa paire de gants très jeune et, pelletée après pelletée, brouette après brouette, s’était débarrassé de la partie la plus nauséabonde de sa vie. Oui, à 47 ans, Charly Leers avait enfin réussi. Dans quelques heures, il allait ouvrir le fameux coffre au trésor – il allait signer le contrat du siècle.

Après s’être rincé le visage, Mr Leers se dévisagea un bon moment à travers le miroir des toilettes de son entreprise. Cheveux grisonnants coiffés en arrière avec le plus régulier des peignes, regard décidé aux reflets bleus d’une jeunesse fougueuse et lèvres pincées, cravatées d’une fine barbichette bien taillée, le patron de la DestyCorp avait un charme qui ne laissait pas indifférent. Cintré dans son costume 3 pièces Jazzy’s acheté en solde chez GiantLuxe pour l’occasion, Charly ne se sentait pas très bien. L’odeur des pastilles pour fond de cuvettes lui montait à la tête, et son estomac était si noué qu’il avait l’impression que tout ce qu’il avait mangé au petit matin était en train de lui remonter dans la gorge. Une biscotte chocolatée et un café derrière les amygdales, il suffoquait presque. Ne te laisse pas aller, se disait-il. Ça fait 20 ans que t’attends ça. Dans une heure, tout sera fini. Dans une heure, t’es millionnaire, mon Charly.

Cravate réajustée et chaussures bien cirées, il sortit des toilettes d’un pas décidé. Il aperçut alors deux gorilles, crânes rasés, teint blanc comme du talc, garder la porte de la salle de réunion d’en face, un côté dissuasif accroché à la ceinture – crosse apparente. Intimidant, pensa Charly. Moi qui croyais qu’il n’y avait que dans les films qu’on pouvait rencontrer des tronches pareilles. Sans les quitter des yeux, il se pencha sur le premier bureau venu.

« Il est arrivé ? demanda-t-il discrètement.

— Oui, il n’y a même pas cinq minutes, répondit Ben d’un ton de confidentialité. J’ose plus me retourner avec les deux pitbulls qu’il y a derrière moi. Ils me donnent des frissons jusqu’au crâne, déjà qu’il ne me reste plus beaucoup de cheveux… »

Ben Affcom était le bon gars de la DestyCorp, même s’il ressemblait à un vieil ours dégarni, il arrivait encore à séduire quelques poupées de son âge – sans doute grâce à son humour tiré des meilleures comédies de sa jeunesse. Charly le respectait, car c’était le genre de personne qui ne cessait jamais de creuser. Bien que la pelle de Ben fût trop petite pour dénicher le pactole, il avait une volonté de gains qui pouvait se comparer à un aimant puissant – le genre d’attirail qui prend sans jamais rien lâcher. Charly ne se doutait pas que Ben avait déjà un petit trésor à la banque – 130 000 Monds exactement. Le vieil homme était du genre à compter sa mitraille à la caisse et il n’attendait qu’une chose, que la retraite lui permette de partir réaliser son rêve en mer – sur un DreamBoat bon marché entouré d’une flopée de jeunes minettes.

« Est-ce qu’il avait le sourire ? s’inquiéta Charly.

— J’sais pas patron. Je n’ai pas osé lever la tête, avoua Ben. Vous savez, ce genre de gus, un regard de travers et tac ! » Il claque des doigts. « Vous disparaissez de la circulation. »

Charly soupira et leva les yeux au plafond. Il ne pensait pas que Ben était aussi intimidable. Après un franc raclement de gorge, il se décida à rejoindre son invité. En chemin jusqu’à la salle de réunion, il croisa Clara à qui il adressa un clin d’œil complice. La jeune blonde le lui rendit d’un sourire éclatant. Avant de faire ses cartons, le patron l’allongera une dernière fois sur son bureau – après tout, le boulot, ça creuse.

Clara Midnelin était la comptable sexy du bureau. Une splendide paire de fesses sur talons pour Charly, qui, même marié, n’avait pas su résister à ses arguments. Il faut dire que la petite jeune savait ce qu’elle voulait et que pour obtenir une augmentation, elle savait où s’asseoir. « Lier l’utile à l’agréable », la DestyCorp tout entière se délectait de cette expression, de la photocopieuse jusqu’aux toilettes.

« V’là m’sieur Leers ! s’exclama Gregory de son bureau, situé juste avant la salle de réunion. Bah alors patron, on est pressé de se débarrasser de ses employés ? »

Gregory Tavin était la grande gueule de la boîte. Cheveux frisés et bouc carré, il en imposait rien que par sa présence – 120 kilos et quelques burgers, entre autres. Chef de production à la DestyCorp, il ne supportait personne, et personne ne pouvait le piffer. Greg était du genre à râler tout le temps et à dire de ses collègues qu’ils étaient de véritables incapables. Face à ses coups de nerfs, Charly faisait comme tout le monde : il évitait le conflit. Heureusement que le bougre avait une capacité hors pair à régler les problèmes, sans quoi il aurait vite fini sur le paillasson. Il le savait, mais ça lui importait peu que ça arrive un jour. Greg ne se plaisait dans aucun travail, il jouait à la WorldLottery tous les vendredis depuis 30 ans et il rêvait de voler sur son tapis de millions, bien au-dessus de tous ces minables du travail quotidien.

Charly prit le temps de s’arrêter pour lui répondre.

« C’est ça, acquiesça-t-il sans véritable intérêt. Je ne suis pas encore parti que tu pleures déjà Greg ? Ne me dis pas que je vais te manquer quand même ?

— Pas du tout ! s’empressa de répondre celui-ci en se prélassant dans sa chaise, mains derrière la tête. Vous pouvez toujours faire le fier patron, quand vous sortirez de là… » Il désigna la salle de réunion de la tête. « Vous serez peut-être riche, mais vous ne représenterez plus rien pour moi. Quand vous sortirez de là, je pourrai vous dire que je ne vous ai jamais aimé, que tout le monde ici vous trouve arrogant et dédaigneux, et que votre cravate est vraiment dégueulasse – même pas potable pour se pendre. »

Charly soupira en roulant des yeux.

« Vous venez de le dire, Greg.

— Oups ! Désolé, patron, » ironisa celui-ci en écarquillant les sourcils.

Charly ne fut en aucun cas blessé par les remarques de Gregory, en fait, sa grande gueule le confortait toujours dans ses opinions. Il savait que le Bibendum ne pouvait pas le saquer, comme il était au courant que tous ses employés avaient des talents de cireur de pompes à faire bouchonner les trottoirs. Il surnommait même les bureaux de la DestyCorp « le carrousel ». Les 22 employés qui y travaillaient avaient tous leur ticket pour le carrousel, dès que Charly était là, chacun s’installait dans son manège afin de lui tourner autour. Il y avait les vipères qui rampaient, les cavaliers qui avaient des hauts et des bas, ceux qui vrillaient, ceux qui vous menaient en bateau, et ceux qui planaient en se croyant intouchables. Ah oui, il y avait aussi les employées comme Clara ou Jessica qui, en quête de récompense, s’amusaient à attraper la peluche. L’attraction amusait Charly, même si celle-ci ne tournait pas en son absence et que, dans ces rares moments, la caisse était bonne pour l’entretien – bonnes vacances patron, merci patron.

D’un pas assuré, il se présenta devant les gardes du corps.

« Messieurs », les salua-t-il.

L’un d’eux lui répondit d’un haussement de tête et ouvrit la porte de la salle de réunion. Là, une personne l’attendait, et à elle seule, elle en valait des milliards.

« Monsieur Leers », entonna l’homme qui, les mains dans le dos, faisait face à l’étendue vitrée.

De là où il était, il profitait d’un splendide panorama sur le quartier Est de Nantua City – le seul qui n’était pas encore entièrement étouffé d’immeubles immaculés de blanc. Si l’écran de verre n’était pas coupé en deux par une bande lumineuse bleutée, on aurait pu croire qu’une tape dans le dos aurait suffi pour précipiter le bonhomme 24 étages plus bas.

La porte se referma sur les pas du patron de la DestyCorp, le laissant seul face à son avenir.

« Un soleil radieux et pas un nuage à l’horizon, constata son invité. Ma foi, cette journée s’annonce plutôt bien. » Il se retourna et afficha un sourire dentelé de sous-entendus. « Ce n’est pas vous qui me direz le contraire, n’est-ce pas ? »

L’homme, habillé d’un costard, recouvert d’un chaud manteau laineux déboutonné, en tenait les deux pans comme un trader des années 1980 – comme un chérif de vieux western, d’après ce qu’en pensait Charly.

T’as raison, mon gros, songea-t-il en le rejoignant, tu peux te cramponner à ta veste, ça ne m’empêchera pas de te vider les poches.

« Monsieur Portef, le salua-t-il en lui tendant la main.

— Tu peux m’appeler Dormund, lui suggéra celui-ci en l’empoignant. Tous ceux qui m’apportent de la valeur me sont familiers. »

Dormund Portef, grand héritier de la célèbre famille Portef, fondateur de la JetCeller, créateur de la plus grande réserve naturelle mondiale, l’homme le plus riche au monde était en train de tutoyer Charly Leers, patron d’une petite entreprise novatrice, mari infidèle et père de deux adolescents. Même dans ses rêves, Charly n’avait pas osé y songer. Dormund avait peut-être l’air d’un petit roux, gras, au regard pas franchement avenant, il était l’idéal de beaucoup de personnes – peut-être même de trop. Charly savait qu’il n’oublierait jamais ce jour. C’était le 2 janvier 2112 que l’homme le plus puissant du monde allait saturer son compte en banque. Ce dont il ne se doutait pas en revanche, c’est qu’il allait tout perdre au cours de la même journée, et à cause du même homme.

2

Le 13 novembre 2097, le All-Day’s – la planche flexible numérique mondialement distribuée en kiosques – affichait en gros titre : « La sélection industrielle, quand les gros mangent les petits. » L’article principal dénonçait le système alimentaire de l’époque et pointait du doigt les vomissures de laboratoires de la RegenBeef. D’après de nombreuses associations, leurs aliments dits « de reconstitution » destinés aux plus petits budgets contiendraient du Glutamate Z-67, un exhausteur de goût qui s’attaquerait aux cellules du cerveau. Bien que de nombreux cas de morts cérébrales aient été constatés à travers le monde, aucune preuve concrète n’incriminait la RegenBeef qui clamait haut et fort son innocence sans omettre d’ajouter : « Si nous arrêtons de produire aujourd’hui, la moitié du monde n’aura rien à manger demain. » Ce qui était une évidence, même pour le All-Day’s qui, au lieu de s’acharner sur les méthodes peu scrupuleuses des industriels pour nous vendre la mort en barquette, préféra consacrer le reste de son article aux projets d’avenir.

Candidat à l’alimentation d’une population en surnombre, on pouvait y découvrir Ratchet Montorsi et sa viande clonée, Bink Ksikan avec sa fameuse bouteille de repas journalier, et enfin Charly Leers accompagné de son premier exemplaire de Desty. Charly avait le droit à un paragraphe de 5 lignes et un carré animé dans lequel il faisait la démonstration de sa fabuleuse machine à pondre des steaks cuits à point – un air satisfait collé à son jeune visage, creusé par ses insomnies courantes.

15 ans plus tard, malgré ses nombreux modèles d’imprimantes alimentaires, la DestyCorp n’avait toujours pas fait mouche. La RegenBeef, elle, s’était approprié 75 % du marché de l’alimentation. Mais le vent allait tourner pour Charly, sa nouvelle Desty allait révolutionner le monde, il le savait – il l’avait toujours su.

« Je préfère te prévenir tout de suite Charly, je suis un homme pressé, souligna d’emblée Dormund en regardant l’heure défiler à travers la peau de son poignet.

— Je comprends, acquiesça Charly. Le temps c’est de l’argent. C’est ce qu’on dit, non ? »

Dormund le fixa avec des yeux fins – d’un air presque mesquin. Serré dans son costume bleu nuit estimé à une bonne centaine de milliers de Monds par Charly, il avait l’air d’un cochon coincé dans un vase. C’est ça, il peut s’engraisser autant qu’il veut, il ne passera jamais à l’abattoir, celui-là, pensa Charly.

« Si c’était le cas, tout le monde serait riche, surtout les vieillards, répondit Dormund en un sourire étrangement humide (Flip). Si le temps était coté en bourse, je ne dis pas, mais il faut se rendre à l’évidence, j’ai trente-neuf ans et je suis bien plus riche que tous ceux qui ont soufflé leur quarantième bougie. Non, je dirais plutôt que ce sont les idées qui valent de l’or. Et c’est pour ça que je suis là aujourd’hui, pour l’ampoule qui s’est allumée là-haut, dans votre tête. » Il tapa sa tempe du bout de son index.

« C’est cela, opina Charly. D’ailleurs, si le temps vous manque, il faudrait mieux se mettre à table maintenant. » Il proposa un siège à Dormund.

Même regard mesquin, même sourire sibyllin (Flip)

« Vous avez raison, Charly, dit-il en prenant place devant la grande table de réunion en forme de U – habituée à recevoir un minimum de dix personnes. J’espère que vous avez ce que je veux. »

Dit sur ce ton, Charly y discernait une pointe de frustration. Aurait-il l’air trop pressé de toucher son pactole ? Patience, Charly, se dit-il. Quand le chasseur traque le gibier, il fait attention où il met les pieds pour ne pas le faire fuir. T’as le cochon en ligne de mire, il ne te reste plus qu’à tirer juste. Il s’assit de l’autre côté de la table, face au milliardaire, et sortit de sa poche un petit rectangle vert fluorescent.

« Tout est dans cet InterCrypt, indiqua-t-il en l’agitant en l’air. Les parts et détails de l’entreprise, les plans et les brevets de toutes les Desty

— Même de la dernière ? s’y pencha Dormund, l’air très intéressé.

— Surtout de la dernière, insista Charly. La Desty CoaguPrim, l’avenir de l’alimentation. »

(Flip)

« J’aimerais voir tout ça plus en détail.

— Bien entendu, j’avais tout prévu, » indiqua Charly en sortant de sa poche un petit cercle vert fluorescent.

Il le déposa dans la main que Dormund lui tendit. Celui-ci le colla à sa tempe droite et ferma les yeux. En quelques instants, tous les documents de l’InterCrypt défilèrent dans sa tête – comme un diaporama de 100 photos en 10 secondes. Ce petit transmetteur donnait la preuve au milliardaire que tout était en ordre et que le contrat pouvait être signé. Au même moment, Charly ne pouvait s’empêcher de sourire – d’un sourire de presque millionnaire. Je le tiens, s’assura-t-il.

Dormund déconnecta l’appareil.

« Combien en voulez-vous ? demanda-t-il avec le plus grand sérieux.

— Huit-cent-millions », répondit Charly du tac au tac.

Il y avait réfléchi pendant des semaines. 800 millions étaient un bon prix, et si monsieur Portef avait du mal à vider ses poches, Charly serait prêt à descendre jusqu’à 500, voire même 400. Mais à sa grande surprise, les négociations n’eurent pas lieu. La réponse du milliardaire ne se fit pas attendre. Il tendit une main avenante par-dessus la table.

(Flip)

« Marché conclu. »

Tout en l’empoignant, Charly se mordit la langue – il venait de brader son invention, il venait de se faire avoir.

3

Arthur Kors, l’insupportable beau-père de Charly, était un donneur de leçons. Il disait souvent que la vie était un manuel et qu’à force de tourner les pages de son existence, on était bien placé pour conseiller la génération suivante. Charly avait le souvenir d’une de ses histoires et de sa conclusion aussi grandiose qu’un paquet de chips qui éclate. Arthur faisait partie des victimes dites du « pigeon gagnant ». Un jour, le bonhomme s’était décidé à se hisser, lui et ses 167 kilos – la conséquence d’une addiction maladive aux Chipper Chip’s – dans son grenier pour faire du ménage dans cette zingaillerie.

Après avoir soufflé quelques moutons dans une étendue grise de poussière, Mr Kors avait remis la main sur un objet de franche addiction de jeunesse. En effet, sa PlayStation 8, assez petite pour tenir dans la paume d’une main, avait engloutie à elle seule toute son adolescence. C’est avec nostalgie qu’il se remémora tous les moments passés – allongé sur son lit, des lentilles HDGA sur les yeux – à frissonner sur Evilser, rire sur Minuvivi, ou encore convulser sur SpeedRace 2066.

Il aurait bien aimé refaire une petite partie, comme au bon vieux temps, mais PlayStation étant enterré depuis 2074 – par son grand concurrent RealTurn – il lui était maintenant impossible de se connecter à la plateforme en ligne afin d’y jouer. La seule solution était de mettre la main sur un PS Stock, mais ça, Arthur ne le savait pas. L’âge avait mis une certaine distance entre lui et l’évolution – une distance dans laquelle il se complaisait. Mr Kors mit sa PlayStation à vendre sur internet, histoire de récupérer quelques Monds sur son compte. Ce n’est qu’au bout de quelques minutes qu’un acheteur accepta la transaction par DronoPost. C’est pour un montant insignifiant de 30 Monds que la PlayStation s’envola vers son nouveau propriétaire.

Arthur n’était pas mécontent de son affaire, c’était de l’argent facile – anciennement oublié dans un grenier. Mais, étonné par la vitesse à laquelle sa vente avait été conclue, il douta de son prix. Une PlayStation 8 tournait autour des 900 euros en 2061, soit à peu près 400 Monds. Arthur pensait que 30 Monds était déjà trop demandé pour un produit obsolète par rapport aux nouvelles consoles à réalité intégrée qui fleurissaient sur le marché. Autant dire qu’il ne s’attendait pas à découvrir sur internet que la PlayStation 8 était devenue un objet de collection qui s’arrachait pour pas moins de 5000 Monds. Il s’en était mordu les doigts jusqu’au sang – assez pour en garder de petites cicatrices, assez pour en apprendre la leçon.

Après avoir raconté cette histoire, Arthur Kors sortait toujours sa fameuse réplique, comme une surprise trouvée dans une boîte de céréales : « S’il n’y a pas de négociations, c’est que t’es un pigeon. »

À l’instant même où les mots « marché conclu » sortirent de la bouche satisfaite du milliardaire, Charly comprit qu’il était un pigeon gagnant. L’image de son beau-père, un air de professeur maladroitement déguisé sous des cheveux gras et un double menton ornant une barbe mal rasée, qui lui dit « j’ai peut-être gagné trente Monds, mais j’en ai perdu quatre mille neuf cent soixante-dix » lui vient en tête comme un mal de crâne foudroyant. Dormund avait répondu trop vite, sans sourciller. 800 millions, ce n’était pas rien, combien le milliardaire pensait-il pouvoir tirer de sa machine ? Plus, beaucoup plus, pensa Charly, désabusé. Je suis un pigeon gagnant – je suis millionnaire, mais j’aurais pu être milliardaire.

L’idée même de revenir sur son prix ne lui vint pas. Quel homme d’affaires serait-il s’il paraissait aussi indécis qu’un particulier sur une brocante ? Non, il devait se satisfaire de ce qu’il avait, et ce n’était pas rien. Huit-cent-millions Charly, huit-cents ! se répéta-t-il pour s’en donner une joie. Ce qui fonctionna – en apparence.

Au moment de signer l’accord d’une empreinte numérique, Dormund demanda comment l’idée d’une telle machine lui était venue.

Un beau matin, comme une érection matinale, songea Charly qui ne pensait maintenant plus qu’à en finir – qu’à sortir dans la rue avec son nouveau pas de riche.

« C’est le projet de toute une vie, finit-il par dire pour ne pas passer pour un opportuniste de trottoir. Je pense que vous comprenez, à moins que vous n’ayez inventé les SkyJet en frottant deux silex.

(Flip)

— Je comprends ce que vous me dites, monsieur Leers, répondit Dormund en le transperçant de son regard froid. Mais nous savons tous les deux que de si grandes idées ne peuvent pas naître d’un seul Homme. Il y a des personnes qui plantent des graines, nous, nous avons la méthode pour les faire pousser. Nous ne sommes pas très différents des autres, monsieur Leers, mais nous, nous n’avons aucun scrupule à nous approprier le mérite de la récolte. »

Charly ouvrit la bouche comme pour se défendre, mais rien n’en sortit. Le milliardaire avait raison : en somme, les idées n’appartiennent à personne. Mais Charly savait qu’il ne pourrait jamais l’avouer – ses principes lui interdisaient. Dormund venait de lui donner une leçon d’humilité, et même s’il ne s’y opposa pas, il y repensera quelques heures plus tard, sur le trajet pour retourner chez lui. Il se demandera comment aurait réagi le milliardaire s’il lui avait répondu de cette façon : La Desty Coaguprim ? Mais c’est très simple. J’ai volé la technique de clonage des tissus musculaires de Ratchet Montorsi que j’ai ensuite appliqué à des molécules. Je me suis penché sur les travaux d’un certain docteur X à propos de la mémoire de forme des aliments, et j’ai aussi emprunté les caractéristiques nutritives de la bouteille de Ksikan. Je n’avais plus qu’à mixer le tout et en faire des cartouches pour ma Desty. Voilà comment inventer une machine qui peut imprimer n’importe quel aliment à moindres coûts.

Charly s’en amusera, mais au fond de lui, cette pensée le blessera.

Avant de quitter la salle de réunion, Dormund Portef posa une main amicale sur l’épaule de Charly.

« Je vous aime bien, Charly, dit-il. Dommage que vous ne vouliez pas garder votre poste. On aurait pu faire du bon boulot ensemble.

— Je n’en doute pas une seule seconde, admit Charly, mais la vie est courte, j’aimerais en profiter un peu. »

Dans une villa luxueuse au bord d’une des dernières plages du monde, ajouta-t-il dans sa tête.

(Flip)

« Je ne peux pas vous le reprocher. Je dirais même mieux : je vous le conseille ! ajouta Dormund doigt levé. Dépêchez-vous d’en profiter. Vous savez, l’argent, ce n’est qu’un paquet de chiffres sur un compte en banque, ça ne représente rien. »

Charly ne le contredit pas. Cause toujours, pensa-t-il, j’ai huit cents millions en poche. Même si ce ne sont que des chiffres, je suis riche. À ce moment-là, il ne restait plus que quelques heures avant que la fortune de Charly ne soit engloutie avec tous les autres chiffres, dans le grand zéro.

4

 Quand nous parlons de romantisme, l’idée de la rose rouge nous parfume aussitôt l’esprit. La rose, aussi charmante qu’un cœur qui palpite pour l’autre, aussi sanglante qu’un amour à sens unique. Avec le temps, elle sèche, noircit et perd sa robe dentelée. Pétale après pétale, elle ne devient plus qu’un sujet épineux.

Si on pouvait comparer le mariage de Charly Leers et de Lisa Kors à une rose, celle-ci aurait alors vite viré au jaune – un joli jaune cocu. Après 21 ans de vie de couple, la fleur de leur amour ne ressemblait plus qu’à une vieille ronce cuite au soleil. Si Lisa n’avait jamais cessé de l’arroser avec l’espoir qu’elle ne bourgeonne de nouveau, Charly, lui, tenait surtout le vase en espérant que jamais il ne viendrait à se renverser – que jamais son penchant braguette ouverte ne soit dévoilé. Tout avait pourtant bien commencé, leur relation s’annonçait d’un rouge intense d’amour, elle aurait pu faire le sujet des meilleurs romans à l’eau de rose. Dans la tête de l’auteur, ça sonnait comme un ingénieur et une artiste – tout les sépare, et pourtant…

Charly était tombé amoureux de l’imagination de Lisa, de sa voix douce comme un savon pour bébé, de son sourire en croissant de lune et de son air rêveur que les nuages enviaient. Lisa, elle, admirait Charly parce qu’ambitieux et déterminé, il était un marathonien de la vie. Elle aimait par-dessus tout la manière dont il parvenait à la rassurer en ne doutant jamais de rien. C’était un fonceur, oui, mais il restait toujours debout après la ligne d’arrivée. Ils étaient différents jusqu’à la musique – rock pour Lisa, jazz pour Charly –, mais indépendamment de ça, ils trouvaient ce qui leur manquait chacun dans l’autre. Ils se complétaient plus qu’ils ne s’aimaient.

Et pourtant, il manquait bien quelque chose, une chose qui avait beaucoup trop d’importance dans un couple pour Charly : une sexualité régulière. Alors, après avoir fait mousser le champagne à ses employés pour fêter son ultime contrat et son départ prématuré en retraite, Mr Leers combla sa frustration sexuelle en offrant une ultime promotion à sa secrétaire. Au moment où Lisa rejoignait ses copines de Yoga au multiplex de Nantua City, Charly invitait Clara dans son bureau aux vitres fumées. Quand Lisa faisait la posture de l’angle latéral, Charly pratiquait l’équerre avec une jolie blonde aux dentelles noires. Tous deux finirent transpirants, tous deux se sentirent beaucoup mieux sur le chemin pour retourner à la maison, mais un seul avait des remords.

C’était toujours après qu’ils venaient, Charly n’en avait jamais avant. Il tirait la culotte de ses conquêtes avec une certaine rancune pour sa femme. Pour lui, son infidélité était entièrement de sa faute. Si elle ne veut plus me faire plaisir, c’est qu’elle ne m’aime pas autant qu’elle le dit, pensait-il. Il est vrai que Lisa était devenue aussi froide qu’un réfrigérateur avec le temps. Elle avait repoussé toutes ses tentatives d’approche, même les plus romantiques, délaissant la moindre couture sexy pour des pyjamas trop larges. Charly n’osait plus la toucher en dessous du cou. Il s’était résigné à attendre patiemment qu’elle vienne lui apporter ses 4 rapports annuels – à attendre les quatre saisons du sexe. Il avait pourtant tout tenté pour ne pas succomber à l’inexorable infidélité. Mais pour Lisa, le sexe n’était pas important. Ça ne servait pas à grand-chose si ce n’était à faire deux magnifiques enfants. Si tu n’es pas content, tu n’as qu’à aller voir ailleurs, disait-elle. Ce qui sous-entendait : si tu n’es pas heureux, tu n’as qu’à me quitter pour aller avec une adoratrice de sucettes. Ce qu’il fit dès la première occasion.

Bien entendu, la frigidité de Lisa faisait la parfaite excuse de Charly qui avait une libido démesurée. Il le savait, surtout après avoir largué le poids qui lui pesait entre les jambes : il était trop lâche pour quitter sa femme. La tromper était tellement plus facile, tellement plus excitant… C’était un beau salaud, mais Lisa ne s’en plaignait pas. Enfin, jusqu’à ce qu’elle le sache.

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