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Derrière les nuages se cache le soleil | chapitre 1

1

Au cours de notre existence, il y aura toujours un livre, une personne, un évènement, qui nous rappellera que si la vie est unique, nous pouvons en changer autant de fois que nous le désirons.

Seul le couinement de l’essuie-glace dominait le bruissement de la pluie. Je suivais le grand racloir noir du regard. De droite à gauche, puis de gauche à droite… Il ne cessait de chasser l’accumulation d’eau susceptible de gêner la visibilité de la route. Moi aussi j’avais essayé de repousser toutes les intempéries en attendant le soleil. Mais je m’étais fatiguée, j’avais plié et m’étais fait submerger – jusqu’à l’accident.

Voilà chose qui était réconfortante, il était peu probable que cette voiture vienne à couler.

« Je m’appelle Adriel, a prononcé le conducteur pour briser la glace. Et vous ? »

J’ai papillonné des paupières. Mes pensées étaient à la noyade.

« Émilie, ai-je répondu.

— Il nous reste trente bonnes minutes avant de franchir le pont de Saint-Nazaire. Je ne pourrai pas tenir ma langue tout ce temps. Alors, expliquez-moi : comment est-ce qu’Émilie en est venue à faire du stop ?

— Oh… » J’ai baissé la tête. « Ma voiture est tombée en panne.

— Je dois vous avouer que je m’en doutais un peu. De nos jours, on ne voit plus beaucoup de gens lever le pouce au bord de la route – et on en voit encore moins s’arrêter pour les aider. Ce n’est pas pour me lancer des fleurs, mais vous avez eu de la chance que je sois passé par là. Vous auriez pu attendre longtemps – très longtemps.

— Peut-être, ai-je acquiescé sans lâcher l’essuie-glace des yeux – gauche droite, droite gauche, gauche droite…

— Votre travail doit vraiment être important pour que vous ne daigniez pas poser un jour de congé. Moi en tout cas, c’est ce que j’aurais fait. J’aurais demandé à une dépanneuse de conduire ma voiture chez Monsieur Mécano, et j’aurais profité de l’occasion pour faire des tas de choses. » Il a marqué un silence. Je l’ai regardé et il m’a adressé un bref clin d’œil – le genre qui rend tout de suite sympathique. « Ce n’est pas tous les jours qu’une si belle opportunité de déroger à ses responsabilités se présente.

— Vous avez sûrement raison, ai-je concédé d’un ton las. Un jour de répit m’aurait fait du bien. Mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie, malheureusement.

— Ah bon ? a réagi Adriel d’un air étonné. Et qui vous a dit ça ?

— Personne, ai-je avoué en haussant les épaules. C’est une constatation individuelle. Pour vivre, nous devons manger, et pour manger, nous devons travailler. Mais au-delà de l’aspect alimentaire, il faut également payer les impôts, l’eau, l’électricité, les assurances, les crédits de la maison, de la voiture, l’essence, les réparations… » J’ai repoussé mes cheveux derrière mes oreilles. « Ça permet aussi d’économiser pour partir en week-end, manger au restaurant, réserver des vacances… Il faut travailler, c’est comme ça. Nous n’avons pas vraiment le choix. »

Une goutte a ruisselé au coin du pare-brise – une de plus parmi des milliers d’autres.

« Travailler pour manger, c’est une évidence, a attesté Adriel. Comme disait mon grand-père : pour espérer récolter les patates, il faut commencer par les planter. »

J’ai hoché la tête pour réponse, et avant que le silence ne s’installe, il a repris.

« L’eau, l’électricité, je peux comprendre. Ça fait partie des choses indispensables. Je ne me suis jamais endetté pour une grande maison, ou une belle voiture, donc ce problème ne fait pas partie de ma liste personnelle. Partir en week-end, se faire un resto, réserver des vacances… » Il a tiqué du coin de la bouche. « Tout cela est-il vraiment important ?

— Vous plaisantez ? Bien sûr ! me suis-je exclamée. C’est même vital ! »

Il a plissé les yeux, des éventails se sont déployés sur ses tempes.

« Non, non… Je me suis mal exprimé. La question que je voulais vous poser c’est : pourquoi est-ce si important ?

— C’est évident. Il faut bien se faire plaisir dans la vie.

— Il faut bien se faire plaisir dans la vie, a-t-il répété d’un air songeur. Mais chaque jour passé en ce monde est déjà un véritable plaisir, vous ne trouvez pas ? »

J’ai grimacé en pensant à toutes les journées que j’avais détestées, et elles étaient nombreuses – beaucoup trop nombreuses.

« Ça dépend lesquels… »

Adriel a relevé son chapeau en haut de son front. Je n’ai pas pu m’empêcher de l’imaginer en bon shérif dans un western, prêt à dégainer une de ces fameuses répliques plus fumantes qu’un Remington. Il a enclenché son clignotant à droite, et m’a lancé un bref regard tout en tournant le volant.

« Vous, vous avez la tête de quelqu’un qui n’aime pas son travail. Je me trompe ? »

J’ai baissé mon attention sur mes mains dont les ongles étaient en partie rongés.

« Vous vous trompez. C’est juste que…

— Laissez-moi deviner, m’a-t-il coupée. Vous avez du mal à vous coucher le soir, et c’est un supplice de vous lever le matin. Vous sautez de joie le vendredi midi et déprimez le dimanche fini. À la fin de vos vacances, vous pensez déjà à réserver les prochaines. Vos collègues sont sympas, mais sans plus, la pause-café est le meilleur moment de votre journée, et quand on vous demande si ça se passe bien à votre travail, vous répondez : oh oui, la routine. Tout cela sans oublier vos douleurs chroniques, vos crises de mauvaise humeur et votre fatigue quotidienne… »

Je l’ai regardé avec de grands yeux.

« Comment est-ce que vous savez ? »

Il a esquissé un sourire entendu.

« Vous n’aimez pas votre travail. »

 

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