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Derrière les nuages se cache le soleil | chapitre 2

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J’avais menti à Adriel, je ne travaillais pas à LiesCookies. En fait, j’étais cheffe de projet dans une grande enseigne d’aéronautique. J’avais des responsabilités, une équipe à animer et des délais à respecter. Je gagnais bien ma vie, comme on dit. Mais à l’époque, je ne me reposais que trop sur cette expression – comme beaucoup de monde.

Bien gagner sa vie, dans le dictionnaire ça signifie avoir un travail, gagner de quoi subvenir à ses besoins vitaux. Dans les mœurs, c’est empocher tous les mois de quoi payer ses crédits et avoir encore assez d’argent pour s’acheter des tas de trucs qui brillent.

La réalité, c’est qu’on a tous déjà gagné notre vie, et que nous sommes beaucoup trop nombreux à la perdre au travail.

« Il n’y a rien de surprenant à cela, a dit Adriel, plus d’un français sur deux n’aime pas son travail. Vous êtes juste dans la mauvaise moitié du gâteau. » Il a esquissé un sourire et s’est légèrement penché vers moi. « Mais le meilleur, c’est la cerise qu’il y a dessus.

— D’accord, vous avez raison, ai-je concédé en croisant les bras. Je déteste ce que je fais, mais je gagne bien, et ça me permet de me faire plaisir.

— Les fameux plaisirs… week-ends, restaurants et vacances. Il est certain qu’avoir un peu d’argent est utile pour en profiter comme il se doit. Mais… au risque de me répéter, est-ce le plus important ?

— Pour moi, oui. Ils représentent les meilleurs moments de ma vie.

— Bien courts moments, bien courte vie, a dit Adriel. Sans vouloir paraître indiscret, quel âge avez-vous ?

— 41 ans, ai-je répondu sans hésiter.

— Oh, la fameuse crise de la quarantaine vous guette, a-t-il lâché d’un air narquois.

— Pas le moins du monde, ai-je répliqué. En plus, je trouve ce terme ridicule. Comme si tout le monde se réveillait à 40 ans en se disant : j’ai perdu 20 ans de ma vie, il faut que je réagisse tout de suite ! Tiens, pourquoi ne pas quitter mon mari, m’acheter une moto et redevenir une adolescente ? » J’ai levé les yeux au ciel. « Ce genre de chose n’arrive que dans les films. C’est un stéréotype pour conforter les salauds d’aller tromper leur femme quand leurs cheveux commencent à tomber. » J’ai soupiré et je me suis penchée contre la fenêtre. « Épargnez-moi ce type de réflexion, s’il vous plaît. Je suis sûre que vous valez bien mieux que ça.

— Comme beaucoup de monde, vous banalisez ce moment charnière de notre existence, a réagi Adriel. En fait, on le nomme plus souvent la crise du milieu de vie, et les psychologues le situent entre 35 et 55 ans. Il s’agit d’un phénomène bien plus complexe que des poncifs de comédie. C’est une prise de conscience. La mort n’est plus une simple idée, mais devient une affaire personnelle. Vous arrivez à la moitié du livre de votre vie, vous relisez les pages que vous avez noircies. À ce moment-là, vous bâillez et vous vous dites : quel ennui, c’est plat, insipide et ça manque de rebondissements. Je dois me ressaisir tout de suite ! Un marque-page de réflexions s’invite alors dans la pliure de votre existence. Ai-je assez profité de ces années passées ? Pourquoi est-ce que j’ai fait ça, et pas ça ? Qu’est-ce que je dois faire maintenant ? Est-ce que ma vie a un sens ? Certains se rendent compte que l’action fait cruellement défaut à leur histoire et vont réagir avec excès. Ils écrivaient du Grand Bleu, et d’un seul coup, ils vont déraper en Fast And Furious – belles voitures, nanas et compagnie. D’autres vont déprimer, car ils auront l’impression d’avoir gâché leur vie – si le début est mauvais, pourquoi la fin serait bonne ? Mais la plupart du temps, les gens profitent de cette prise de conscience pour vraiment se remettre en question. C’est le meilleur moment pour faire le bilan – regarder ce que nous avons accompli et ce qui nous reste à accomplir. Personne n’est en retard à la moitié de sa biographie, il y a encore tout à écrire. L’important, c’est de s’en rendre compte avant d’arriver à la dernière page. »

Je ne voulais pas me l’avouer, mais je me retrouvais dans ses paroles. Quand je regardais derrière moi, j’avais l’impression d’avoir fait du sur place dans ma vie, de m’être essoufflée sur un tapis roulant. Certes, j’avais fait plusieurs pas en avant, mais pas assez – pas comme je l’aurais souhaité. J’étais le lièvre de la fable de Jean de La Fontaine. Je croyais que j’avais tout le temps devant moi, mais je finissais par me rendre compte qu’à trop me prélasser, je n’allais peut-être jamais atteindre mes objectifs.

« Pour revenir à notre première discussion, a repris Adriel, si vous n’aimez pas votre travail, alors peu importe combien vous gagnez, vous gaspillez quand même une bonne partie de votre existence. »

Je l’ai considéré avec interrogation.

« J’ai toujours pensé que les mots étaient beaucoup plus justes que les chiffres quand il s’agissait de parler de la vie, a-t-il poursuivi. Néanmoins, ils permettent de quantifier notre existence. C’est un peu comme l’eau. Vous pouvez la regarder couler, dire qu’elle est limpide, froide ou chaude, mais il est impossible d’en déterminer la quantité tant que vous ne la récupérez pas dans un récipient adapté. Grâce aux chiffres, nous parvenons à nous représenter le volume d’un litre d’eau, donc de deux, ou de cinq… »

J’ai grimacé en secouant la tête.

« Où voulez-vous en venir ? ai-je demandé.

— Ce que je veux dire par là, c’est que les chiffres rendent l’abstrait concret et nous donnent l’opportunité de saisir ce qui ne l’est pas. Quantifier les années nous permet de nous rendre compte du temps qui passe – de mettre en bouteille notre vie qui s’écoule comme un filet d’eau clair. » Il a chassé le propos d’un geste de la main. « Bref, voilà où je veux vraiment en venir. En moyenne, nous passons 26 ans à dormir, 11,5 ans à travailler, 11 ans devant la télévision, 5 ans sur internet, et 4,3 ans à manger. En additionnant le tout, nous obtenons 57,8 années. Si nous mettons de côté nos dix premières années à jouer aux billes, et que nous retirons le temps des tâches ménagères et autres occupations, nous ne devons pas être loin des 70 ans…

« L’espérance de vie moyenne est de 80 ans, ce qui nous laisse 10 ans pour trouver un bonheur qui n’est pas garanti… Est-ce que vous vous en rendez compte ? Si on se penche sur les chiffres, seulement un huitième de notre vie est consacré à la recherche d’un bonheur durable. » Sa mine s’est renfrognée. « Nous en avons tous plus ou moins conscience, mais nous laissons quand même le robinet de notre existence grand ouvert… Quel gâchis ! »

J’ai été surprise par ces chiffres. Il était stupéfiant d’apprendre qu’on passait autant de temps devant la télé qu’au travail. Et puis, 26 ans à dormir… La belle au bois dormant pouvait aller se recoucher. Néanmoins, je savais déjà que la vie me filait entre les doigts – nous le savions tous. Mais que pouvais-je y faire ? À part tirer sur la cravate de mon patron, donner un coup de hache dans ma télévision et fariner mes plats à la cocaïne, il me paraissait impossible de grappiller ce temps perdu. Au pire, je finissais névrosée et abandonnée à la rue. Au mieux…

Non, à part délaisser les écrans, je ne pouvais pas tromper la grande horloge de mon existence.

Enfin, c’était ce dont je voulais me persuader.

« Un huitième, c’est mieux que rien, ai-je dit. Il y a des personnes qui n’aiment pas leur métier et qui ne gagnent pas assez pour profiter de leurs week-ends, c’est pire.

— C’est ça votre problème, a-t-il répliqué. Vous croyez que, parce que les gens n’ont pas d’argent, ils ne sont pas heureux. Mais je n’ai jamais mentionné de salaire dans mon équation. Je ne parlais que du temps accordé au travail en comparaison de celui de vos plaisirs. Mais quand j’y repense, c’était une bien grande démonstration pour une constatation évidente. Vous passez 5 jours sur 7 à travailler. Il suffit de se faire cette réflexion pour comprendre l’importance d’aimer son boulot. »

Je n’ai pas très bien pris ce dernier commentaire. Il y avait de ces vérités qu’on ne voulait pas entendre – appuyez là où ça fait mal et vous n’en récolterez que de la virulence. Mais c’est parfois nécessaire, car il faut bien localiser la douleur pour pouvoir la soigner.

« Vous parlez beaucoup. Vous semblez juger cette façon de vivre. Mais est-ce que vous aimez le vôtre, au moins ? ai-je lâché d’un ton mordant. Laissez-moi deviner – vous êtes au chômage. »

Il a dodeliné de la tête en silence, n’en paraissant pas offensé.

« Oui, je l’ai été à une période de ma vie, a-t-il avoué. Ce fut un mal nécessaire que de m’assoir un instant pour reprendre mon souffle et, par la même occasion, chercher la bonne direction à emprunter. Je n’ai pas honte – tout le monde a le droit de se tromper, d’autant plus lorsqu’il s’agit de trouver sa vocation. Si vous voulez tout savoir, j’étais comme vous quand j’étais jeune. Je pensais que le travail faisait preuve d’intégration et se devait d’être alimentaire avant tout le reste. Cariste, cuisinier, manutentionnaire, commercial, serveur, livreur… J’ai fait de nombreux boulots qui ne me plaisaient pas, mais ce n’était pas grave, car j’en tirais mon billet que je dépensais principalement le week-end à ce que j’appelais la foire des plaisirs. » Il a secoué la tête comme pour condamner sa bêtise. «Je me suis vite rendu compte que quarante heures à déprimer pour deux minutes de carrousel était la plus grande arnaque de toute ma vie.

« Alors, j’ai visé plus haut en me disant qu’à défaut de dénicher un travail que j’aime, autant en trouver un qui me paye deux tours de manège supplémentaires – vous voyez ce que je veux dire. Mais la vérité, c’est que ça ne me suffisait jamais. Peu importe l’ampleur du chèque encaissé à la fin du mois, je ne parvenais pas à me sentir heureux. Et quand je parle d’être heureux, je sous-entends un bonheur durable, pas une succession de plaisirs ponctuels.

« Mon dernier boulot, c’était en usine. Je faisais ce qu’on appelle les 3/8. On peut dire que changer de rythme toutes les semaines, c’est flamber sa vie par les deux bouts. Ça paye sacrément bien, c’est vrai, mais on le paye aussi d’une autre façon. Obésité, dépression, diabète, troubles du sommeil… La liste des conséquences est longue. Dix ans d’horaires décalés, c’est 6 ans de déclin cognitif en plus. Et si vous en faites pendant 40 ans, c’est 5 ans d’espérance de vie en moins. Autant se couper un bras et le donner à son patron tout de suite. Au-delà de ce rythme particulier, je détestais ce que je faisais là-bas. Oh, bien entendu, les collègues étaient sympas. Mais c’est toujours le dernier prétexte pour se conforter à sa place, non ? »

J’ai hoché vaguement la tête.

« D’ailleurs, la plupart de ces collègues n’aimaient pas leur travail non plus, a poursuivi Adriel. Tous avaient des projets que je savais pertinemment qu’ils ne réaliseraient jamais. L’un voulait ouvrir une épicerie à la campagne, l’autre rêvait de tout plaquer pour vivre en Australie, et beaucoup disaient qu’ils attendaient le moment idéal pour entreprendre leur vocation. Mais quand venait la fin du mois, tous leurs beaux discours s’abandonnaient sous la phrase : oui, mais tu comprends… Ici, on a la sécurité financière. »

Il a secoué la tête d’un air contrarié.

« Je ne pouvais que déplorer ces pauvres sardines prises dans le filet de la société. Les crédits, les factures… tout ce que vous m’avez cité tout à l’heure, ce sont les mailles serrées du monde du travail. Parfois, certains parviennent à s’en échapper, mais la plupart du temps, la majorité des gens finissent par tremper dans la même huile. Et on apprend à vivre correctement rangés dans des boîtes bien carrées, à un tel point que replonger dans les vastes océans nous effraie. Eh oui, c’est que l’eau est froide, et qu’il y a tellement de gros poissons qui pourraient nous manger… Enfin, c’est ce qu’on veut nous faire croire. La vérité, c’est qu’il n’existe pas de chose plus délicieuse que la liberté, et rien qui ne nous rend plus vivants que le risque.

« Pour tout vous avouer, j’ai eu un déclic le jour où l’une de mes collègues a pris sa retraite. Elle avait travaillé 40 ans dans la même entreprise, 40 ans à faire toujours ce même travail qu’elle détestait tant, 40 ans à se lever le matin avec une pierre dans le ventre. Oh, bien entendu, elle possédait une belle et grande maison, et elle est partie avec une sacrée prime à 5 chiffres. Je passerais outre le fait qu’elle était si pingre qu’on la soupçonnait d’avoir les mains collées au fond des poches. Mais la question à en tirer, c’est : était-elle satisfaite de sa vie ? La vérité, c’est que quand je lui ai demandé ce qu’elle avait retenu de ces quarante années de labeurs. La mine fatiguée, elle m’a répondu : « la paye. » Et ce qu’il y avait de plus alarmant, c’est qu’elle n’avait rien d’autre à raconter que l’ampleur de son compte en banque. Qu’y a-t-il de plus triste qu’une existence qui ne se résume qu’à une poignée de chiffres ? Dois-je mentionner que cette personne est décédée d’un arrêt cardiaque six mois après son départ en retraite ? Tout ça pour ça… Sa vie était si vide de sens…

« Non, je ne voulais pas de cette existence, alors j’ai décidé qu’il était temps de vivre la vie qui m’inspirait. J’ai démissionné, j’ai eu quelques périodes de doutes, ça n’a pas été facile, mais aujourd’hui, je fais ce que j’aime. Même si ça ne me rapporte pas beaucoup.

— Et qu’est-ce que vous faites ? »

Il m’a regardé brièvement, l’instant d’un sourire.

« Je costume des témoignages et des expériences. J’écris des livres… »

 

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