Livres et Extraits

Derrière les nuages se cache le soleil | Introduction

INTRODUCTION

Nous nous levons chaque matin sans prendre conscience qu’aujourd’hui ne se terminera peut-être pas comme hier. Nous pensons pouvoir écrire notre avenir comme nous écrivions notre passé, mais il suffit d’un moment, oui, un seul petit moment, et plus aucun jour ne se ressemble.

Ce jour était digne d’un mois de janvier. Le soleil avait disparu derrière un épais manteau orageux, le vent soufflait son air le plus glacial, et la pluie s’abattait sans fin. Les routes étaient inondées à hauteur de chevilles, mais malgré cela, les voitures continuaient d’y rouler.

Ce n’était pas une petite intempérie qui allait empêcher le monde de tourner.

Au bord de la chaussée, un parapluie noir réclamait de prendre son envol par à-coups. Mais je n’avais aucune intention de le laisser m’échapper. Non, je m’y accrochais fermement. Si j’adorais la symphonie monocorde de la pluie, j’avais en horreur d’être mouillée. Quand le ciel pleure, il partage un peu de sa mélancolie. Ses larmes frisent les cheveux, font couler le mascara, transpercent les vêtements, et ne manquent pas de congestionner les narines. Il n’y a rien de pire que de commencer sa journée en se sentant moche et malade. La vie est jonchée d’intempéries, pourquoi la compliquer davantage en perdant son parapluie ?

Mais ce jour était différent de tous les autres, car j’étais bien décidée à mettre un terme à tous mes ennuis. Pour cela, je n’avais qu’une seule chose à faire pour commencer : lever le pouce au milieu de la tempête, et attendre que quelqu’un s’arrête.

Une voiture est passée, puis deux, puis trois. Chaque rejet m’éloignait toujours un peu plus de la chaussée. J’en venais à me dire que ce moment d’inconfort et d’abandon était le parfait résumé de ma vie. Je pouvais tendre la main, les gens avaient l’occasion de la saisir, et pourtant, chacun la regardait d’un air hébété, puis poursuivait son chemin sans manquer de l’éclabousser. C’était comme si tous tentaient de m’éloigner de la route que je souhaitais emprunter, de me faire plier le bras, de me décourager. Je redoutais qu’un camion passe et termine de me tremper avec ses gros pneus crantés, ou pire, qu’une voiture finisse par s’arrêter avec à bord un sale type aux idées viciées.

Il y en avait tant, qui ne manquaient jamais de saisir une opportunité de vous briser… En vérité, je n’en avais déjà que trop rencontré.

Mes craintes se sont amplifiées lorsqu’une vieille voiture grise s’est mise à ralentir à ma vue. Peinture écaillée, lumière borgne, jantes piquées… Dans ma tête, il n’y avait que deux genres de personnes capables de conduire une telle boîte de conserve : les misérables et les séniles – les maquereaux et les harengs. Dans tous les cas, ça sentait plutôt mauvais.

La voiture a mis son clignotant, a gravi le trottoir et s’est arrêtée devant moi. Regrettant de ne pas avoir commandé un taxi, ou pris le bus, j’ai baissé mon pouce et je me suis mordu la lèvre inférieure. J’ai lancé un regard de détresse autour de moi en espérant que quelqu’un roule à mon secours. Mais il n’y avait personne. L’idée de m’enfuir, de feindre l’ignorance, ou de simplement refuser l’invitation d’un geste de la main a traversé mon esprit.

 Oui, et puis non.

Après tout, au point où j’en étais, je ne risquais plus grand-chose.

Je me suis approchée de la voiture et j’en ai ouvert la porte côté passager. Un vent de chaleur a aussitôt embué les verres de mes lunettes rondes jusqu’à les occulter. Je les ai retirées afin de les essuyer. Myope à confondre le sel et le poivre, je ne suis pas parvenue à discerner le conducteur tout de suite.

« Hey, bien le bonjour ! Sale temps, hein ? a prononcé la silhouette floue d’une voix aussi grave que mielleuse. Mais dites-moi, il faut avoir un rendez-vous vraiment important pour faire du stop par cette tempête… »

J’ai reposé ma monture dorée sur mon nez et j’ai découvert l’homme qui se tenait au volant. C’était un épais gaillard à la caboche de western. Les cheveux grisonnants, la barbe mal rasée, il portait un chapeau de cowboy et avait le regard perçant à la Clint Eastwood. D’aspect propre et bien repassé, il arborait un sourire amical qui soulignait un charisme rassurant. De toute évidence, il n’avait pas l’air d’un maquereau, encore moins d’un hareng. Et puis… l’habitacle de la voiture était loin de sentir mauvais comme je l’avais présagé, bien au contraire – il y régnait comme une légère odeur vanillée très agréable.

« Bonjour, ai-je crié sous le clapotage de la pluie. Où est-ce que vous allez ?

— Là où la route me mènera, a répondu l’homme comme une réplique de cinéma. Mais, c’est plutôt à moi de vous demander où vous désirez aller, non ?

— Oui, excusez-moi. J’aimerais me rendre de l’autre côté du pont de Saint-Nazaire.

— De l’autre côté du pont ? Où ça, exactement ? »

Un violent coup de vent a manqué de m’arracher mon parapluie. Je m’y suis cramponnée à deux mains.

« Euh. » J’ai réfléchi un court instant. Cherchant le meilleur prétexte pour franchir ce satané pont. J’ai regardé à droite – c’est ce que tous les droitiers font quand ils mentent. « À LieCookies. Je travaille là-bas. »

L’homme m’a dévisagée de ses fins yeux gris.

« De l’autre côté du pont de Saint-Nazaire, à LieCookies ? a-t-il répété en sourcillant.

— C’est bien ça. C’est sur votre route ? »

Le conducteur a fait figure froide, puis un sourire a percé son visage comme un croissant de lune dans le noir. Il a débarrassé le siège passager d’une sacoche en cuir qu’il a rangé dans la boîte à gants.

« Ne restez pas dehors, vous risquez de vous enrhumer. Allez-y, montez ! »

 

> Découvrez Derrière le soleil se cache les nuages

> Ou, lisez le chapitre 1

Une réflexion au sujet de « Derrière les nuages se cache le soleil | Introduction »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *