Derrière les nuages se cache le soleil – Livre de développement personnel

Derrière les nuages se cache le soleil

Auteur : Valentin Auwercx

Genre : Développement personnel

Longueur : 29941 mots

Thèmes abordés : Réussite personnelle, motivation, discipline, confiance en soi, lâcher-prise, relations

Résumé : 

Saviez-vous que nous passons en moyenne 26 ans à dormir, 12 ans à travailler, 11 ans devant la télévision et 5 ans sur internet au cours d’une même vie? Moi non plus, je ne le savais pas.

Un travail bien payé, une belle maison, une famille… J’avais tout pour être heureuse, et pourtant, le ciel de ma vie demeurait inexorablement gris. Puis un jour, je me suis égarée sous la pluie, et en voiture, un inconnu m’a recueillie. Nuage après nuage, nous avons fait face à l’intempérie, puis nous nous sommes engagés sur un chemin ensoleillé…

 

Date de Parution : 5 février 2021

Prix de l’ebook : 3,99€

Prix du livre broché : 8,99€

{Histoire | Extrait | Première partie}

Introduction

Nous nous levons chaque matin sans prendre conscience qu’aujourd’hui ne se terminera peut-être pas comme hier. Nous pensons pouvoir écrire notre avenir comme nous écrivions notre passé, mais il suffit d’un moment, oui, un seul petit moment, et plus aucun jour ne se ressemble.

Ce jour était digne d’un mois de janvier. Le soleil avait disparu derrière un épais manteau orageux, le vent soufflait son air le plus glacial, et la pluie s’abattait sans fin. Les routes étaient inondées à hauteur de chevilles, mais malgré cela, les voitures continuaient d’y rouler.

Ce n’était pas une petite intempérie qui allait empêcher le monde de tourner.

Au bord de la chaussée, un parapluie noir réclamait de prendre son envol par à-coups. Mais je n’avais aucune intention de le laisser m’échapper. Non, je m’y accrochais fermement. Si j’adorais la symphonie monocorde de la pluie, j’avais en horreur d’être mouillée. Quand le ciel pleure, il partage un peu de sa mélancolie. Ses larmes frisent les cheveux, font couler le mascara, transpercent les vêtements, et ne manquent pas de congestionner les narines. Il n’y a rien de pire que de commencer sa journée en se sentant moche et malade. La vie est jonchée d’intempéries, pourquoi la compliquer davantage en perdant son parapluie ?

Mais ce jour était différent de tous les autres, car j’étais bien décidée à mettre un terme à tous mes ennuis. Pour cela, je n’avais qu’une seule chose à faire pour commencer : lever le pouce au milieu de la tempête, et attendre que quelqu’un s’arrête.

Une voiture est passée, puis deux, puis trois. Chaque rejet m’éloignait toujours un peu plus de la chaussée. J’en venais à me dire que ce moment d’inconfort et d’abandon était le parfait résumé de ma vie. Je pouvais tendre la main, les gens avaient l’occasion de la saisir, et pourtant, chacun la regardait d’un air hébété, puis poursuivait son chemin sans manquer de l’éclabousser. C’était comme si tous tentaient de m’éloigner de la route que je souhaitais emprunter, de me faire plier le bras, de me décourager. Je redoutais qu’un camion passe et termine de me tremper avec ses gros pneus crantés, ou pire, qu’une voiture finisse par s’arrêter avec à bord un sale type aux idées viciées.

Il y en avait tant, qui ne manquaient jamais de saisir une opportunité de vous briser… En vérité, je n’en avais déjà que trop rencontré.

Mes craintes se sont amplifiées lorsqu’une vieille voiture grise s’est mise à ralentir à ma vue. Peinture écaillée, lumière borgne, jantes piquées… Dans ma tête, il n’y avait que deux genres de personnes capables de conduire une telle boîte de conserve : les misérables et les séniles – les maquereaux et les harengs. Dans tous les cas, ça sentait plutôt mauvais.

La voiture a mis son clignotant, a gravi le trottoir et s’est arrêtée devant moi. Regrettant de ne pas avoir commandé un taxi, ou pris le bus, j’ai baissé mon pouce et je me suis mordu la lèvre inférieure. J’ai lancé un regard de détresse autour de moi en espérant que quelqu’un roule à mon secours. Mais il n’y avait personne. L’idée de m’enfuir, de feindre l’ignorance, ou de simplement refuser l’invitation d’un geste de la main a traversé mon esprit.

 Oui, et puis non.

Après tout, au point où j’en étais, je ne risquais plus grand-chose.

Je me suis approchée de la voiture et j’en ai ouvert la porte côté passager. Un vent de chaleur a aussitôt embué les verres de mes lunettes rondes jusqu’à les occulter. Je les ai retirées afin de les essuyer. Myope à confondre le sel et le poivre, je ne suis pas parvenue à discerner le conducteur tout de suite.

« Hey, bien le bonjour ! Sale temps, hein ? a prononcé la silhouette floue d’une voix aussi grave que mielleuse. Mais dites-moi, il faut avoir un rendez-vous vraiment important pour faire du stop par cette tempête… »

J’ai reposé ma monture dorée sur mon nez et j’ai découvert l’homme qui se tenait au volant. C’était un épais gaillard à la caboche de western. Les cheveux grisonnants, la barbe mal rasée, il portait un chapeau de cowboy et avait le regard perçant à la Clint Eastwood. D’aspect propre et bien repassé, il arborait un sourire amical qui soulignait un charisme rassurant. De toute évidence, il n’avait pas l’air d’un maquereau, encore moins d’un hareng. Et puis… l’habitacle de la voiture était loin de sentir mauvais comme je l’avais présagé, bien au contraire – il y régnait comme une légère odeur vanillée très agréable.

« Bonjour, ai-je crié sous le clapotage de la pluie. Où est-ce que vous allez ?

— Là où la route me mènera, a répondu l’homme comme une réplique de cinéma. Mais, c’est plutôt à moi de vous demander où vous désirez aller, non ?

— Oui, excusez-moi. J’aimerais me rendre de l’autre côté du pont de Saint-Nazaire.

— De l’autre côté du pont ? Où ça, exactement ? »

Un violent coup de vent a manqué de m’arracher mon parapluie. Je m’y suis cramponnée à deux mains.

« Euh. » J’ai réfléchi un court instant. Cherchant le meilleur prétexte pour franchir ce satané pont. J’ai regardé à droite – c’est ce que tous les droitiers font quand ils mentent. « À LieCookies. Je travaille là-bas. »

L’homme m’a dévisagée de ses fins yeux gris.

« De l’autre côté du pont de Saint-Nazaire, à LieCookies ? a-t-il répété en sourcillant.

— C’est bien ça. C’est sur votre route ? »

Le conducteur a fait figure froide, puis un sourire a percé son visage comme un croissant de lune dans le noir. Il a débarrassé le siège passager d’une sacoche en cuir qu’il a rangé dans la boîte à gants.

« Ne restez pas dehors, vous risquez de vous enrhumer. Allez-y, montez ! »

 

1

 

Au cours de notre existence, il y aura toujours un livre, une personne, un évènement, qui nous rappellera que si la vie est unique, nous pouvons en changer autant de fois que nous le désirons.

Seul le couinement de l’essuie-glace dominait le bruissement de la pluie. Je suivais le grand racloir noir du regard. De droite à gauche, puis de gauche à droite… Il ne cessait de chasser l’accumulation d’eau susceptible de gêner la visibilité de la route. Moi aussi j’avais essayé de repousser toutes les intempéries en attendant le soleil. Mais je m’étais fatiguée, j’avais plié et m’étais fait submerger – jusqu’à l’accident.

Voilà chose qui était réconfortante, il était peu probable que cette voiture vienne à couler.

« Je m’appelle Adriel, a prononcé le conducteur pour briser la glace. Et vous ? »

J’ai papillonné des paupières. Mes pensées étaient à la noyade.

« Émilie, ai-je répondu.

— Il nous reste trente bonnes minutes avant de franchir le pont de Saint-Nazaire. Je ne pourrai pas tenir ma langue tout ce temps. Alors, expliquez-moi : comment est-ce qu’Émilie en est venue à faire du stop ?

— Oh… » J’ai baissé la tête. « Ma voiture est tombée en panne.

— Je dois vous avouer que je m’en doutais un peu. De nos jours, on ne voit plus beaucoup de gens lever le pouce au bord de la route – et on en voit encore moins s’arrêter pour les aider. Ce n’est pas pour me lancer des fleurs, mais vous avez eu de la chance que je sois passé par là. Vous auriez pu attendre longtemps – très longtemps.

— Peut-être, ai-je acquiescé sans lâcher l’essuie-glace des yeux – gauche droite, droite gauche, gauche droite…

— Votre travail doit vraiment être important pour que vous ne daigniez pas poser un jour de congé. Moi en tout cas, c’est ce que j’aurais fait. J’aurais demandé à une dépanneuse de conduire ma voiture chez Monsieur Mécano, et j’aurais profité de l’occasion pour faire des tas de choses. » Il a marqué un silence. Je l’ai regardé et il m’a adressé un bref clin d’œil – le genre qui rend tout de suite sympathique. « Ce n’est pas tous les jours qu’une si belle opportunité de déroger à ses responsabilités se présente.

— Vous avez sûrement raison, ai-je concédé d’un ton las. Un jour de répit m’aurait fait du bien. Mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie, malheureusement.

— Ah bon ? a réagi Adriel d’un air étonné. Et qui vous a dit ça ?

— Personne, ai-je avoué en haussant les épaules. C’est une constatation individuelle. Pour vivre, nous devons manger, et pour manger, nous devons travailler. Mais au-delà de l’aspect alimentaire, il faut également payer les impôts, l’eau, l’électricité, les assurances, les crédits de la maison, de la voiture, l’essence, les réparations… » J’ai repoussé mes cheveux derrière mes oreilles. « Ça permet aussi d’économiser pour partir en week-end, manger au restaurant, réserver des vacances… Il faut travailler, c’est comme ça. Nous n’avons pas vraiment le choix. »

Une goutte a ruisselé au coin du pare-brise – une de plus parmi des milliers d’autres.

« Travailler pour manger, c’est une évidence, a attesté Adriel. Comme disait mon grand-père : pour espérer récolter les patates, il faut commencer par les planter. »

J’ai hoché la tête pour réponse, et avant que le silence ne s’installe, il a repris.

« L’eau, l’électricité, je peux comprendre. Ça fait partie des choses indispensables. Je ne me suis jamais endetté pour une grande maison, ou une belle voiture, donc ce problème ne fait pas partie de ma liste personnelle. Partir en week-end, se faire un resto, réserver des vacances… » Il a tiqué du coin de la bouche. « Tout cela est-il vraiment important ?

— Vous plaisantez ? Bien sûr ! me suis-je exclamée. C’est même vital ! »

Il a plissé les yeux, des éventails se sont déployés sur ses tempes.

« Non, non… Je me suis mal exprimé. La question que je voulais vous poser c’est : pourquoi est-ce si important ?

— C’est évident. Il faut bien se faire plaisir dans la vie.

— Il faut bien se faire plaisir dans la vie, a-t-il répété d’un air songeur. Mais chaque jour passé en ce monde est déjà un véritable plaisir, vous ne trouvez pas ? »

J’ai grimacé en pensant à toutes les journées que j’avais détestées, et elles étaient nombreuses – beaucoup trop nombreuses.

« Ça dépend lesquels… »

Adriel a relevé son chapeau en haut de son front. Je n’ai pas pu m’empêcher de l’imaginer en bon shérif dans un western, prêt à dégainer une de ces fameuses répliques plus fumantes qu’un Remington. Il a enclenché son clignotant à droite, et m’a lancé un bref regard tout en tournant le volant.

« Vous, vous avez la tête de quelqu’un qui n’aime pas son travail. Je me trompe ? »

J’ai baissé mon attention sur mes mains dont les ongles étaient en partie rongés.

« Vous vous trompez. C’est juste que…

— Laissez-moi deviner, m’a-t-il coupée. Vous avez du mal à vous coucher le soir, et c’est un supplice de vous lever le matin. Vous sautez de joie le vendredi midi et déprimez le dimanche fini. À la fin de vos vacances, vous pensez déjà à réserver les prochaines. Vos collègues sont sympas, mais sans plus, la pause-café est le meilleur moment de votre journée, et quand on vous demande si ça se passe bien à votre travail, vous répondez : oh oui, la routine. Tout cela sans oublier vos douleurs chroniques, vos crises de mauvaise humeur et votre fatigue quotidienne… »

Je l’ai regardé avec de grands yeux.

« Comment est-ce que vous savez ? »

Il a esquissé un sourire entendu.

« Vous n’aimez pas votre travail. »

 

2

 

J’avais menti à Adriel, je ne travaillais pas à LiesCookies. En fait, j’étais cheffe de projet dans une grande enseigne d’aéronautique. J’avais des responsabilités, une équipe à animer et des délais à respecter. Je gagnais bien ma vie, comme on dit. Mais à l’époque, je ne me reposais que trop sur cette expression – comme beaucoup de monde.

Bien gagner sa vie, dans le dictionnaire ça signifie avoir un travail, gagner de quoi subvenir à ses besoins vitaux. Dans les mœurs, c’est empocher tous les mois de quoi payer ses crédits et avoir encore assez d’argent pour s’acheter des tas de trucs qui brillent.

La réalité, c’est qu’on a tous déjà gagné notre vie, et que nous sommes beaucoup trop nombreux à la perdre au travail.

« Il n’y a rien de surprenant à cela, a dit Adriel, plus d’un français sur deux n’aime pas son travail. Vous êtes juste dans la mauvaise moitié du gâteau. » Il a esquissé un sourire et s’est légèrement penché vers moi. « Mais le meilleur, c’est la cerise qu’il y a dessus.

— D’accord, vous avez raison, ai-je concédé en croisant les bras. Je déteste ce que je fais, mais je gagne bien, et ça me permet de me faire plaisir.

— Les fameux plaisirs… week-ends, restaurants et vacances. Il est certain qu’avoir un peu d’argent est utile pour en profiter comme il se doit. Mais… au risque de me répéter, est-ce le plus important ?

— Pour moi, oui. Ils représentent les meilleurs moments de ma vie.

— Bien courts moments, bien courte vie, a dit Adriel. Sans vouloir paraître indiscret, quel âge avez-vous ?

— 41 ans, ai-je répondu sans hésiter.

— Oh, la fameuse crise de la quarantaine vous guette, a-t-il lâché d’un air narquois.

— Pas le moins du monde, ai-je répliqué. En plus, je trouve ce terme ridicule. Comme si tout le monde se réveillait à 40 ans en se disant : j’ai perdu 20 ans de ma vie, il faut que je réagisse tout de suite ! Tiens, pourquoi ne pas quitter mon mari, m’acheter une moto et redevenir une adolescente ? » J’ai levé les yeux au ciel. « Ce genre de chose n’arrive que dans les films. C’est un stéréotype pour conforter les salauds d’aller tromper leur femme quand leurs cheveux commencent à tomber. » J’ai soupiré et je me suis penchée contre la fenêtre. « Épargnez-moi ce type de réflexion, s’il vous plaît. Je suis sûre que vous valez bien mieux que ça.

— Comme beaucoup de monde, vous banalisez ce moment charnière de notre existence, a réagi Adriel. En fait, on le nomme plus souvent la crise du milieu de vie, et les psychologues le situent entre 35 et 55 ans. Il s’agit d’un phénomène bien plus complexe que des poncifs de comédie. C’est une prise de conscience. La mort n’est plus une simple idée, mais devient une affaire personnelle. Vous arrivez à la moitié du livre de votre vie, vous relisez les pages que vous avez noircies. À ce moment-là, vous bâillez et vous vous dites : quel ennui, c’est plat, insipide et ça manque de rebondissements. Je dois me ressaisir tout de suite ! Un marque-page de réflexions s’invite alors dans la pliure de votre existence. Ai-je assez profité de ces années passées ? Pourquoi est-ce que j’ai fait ça, et pas ça ? Qu’est-ce que je dois faire maintenant ? Est-ce que ma vie a un sens ? Certains se rendent compte que l’action fait cruellement défaut à leur histoire et vont réagir avec excès. Ils écrivaient du Grand Bleu, et d’un seul coup, ils vont déraper en Fast And Furious – belles voitures, nanas et compagnie. D’autres vont déprimer, car ils auront l’impression d’avoir gâché leur vie – si le début est mauvais, pourquoi la fin serait bonne ? Mais la plupart du temps, les gens profitent de cette prise de conscience pour vraiment se remettre en question. C’est le meilleur moment pour faire le bilan – regarder ce que nous avons accompli et ce qui nous reste à accomplir. Personne n’est en retard à la moitié de sa biographie, il y a encore tout à écrire. L’important, c’est de s’en rendre compte avant d’arriver à la dernière page. »

Je ne voulais pas me l’avouer, mais je me retrouvais dans ses paroles. Quand je regardais derrière moi, j’avais l’impression d’avoir fait du sur place dans ma vie, de m’être essoufflée sur un tapis roulant. Certes, j’avais fait plusieurs pas en avant, mais pas assez – pas comme je l’aurais souhaité. J’étais le lièvre de la fable de Jean de La Fontaine. Je croyais que j’avais tout le temps devant moi, mais je finissais par me rendre compte qu’à trop me prélasser, je n’allais peut-être jamais atteindre mes objectifs.

« Pour revenir à notre première discussion, a repris Adriel, si vous n’aimez pas votre travail, alors peu importe combien vous gagnez, vous gaspillez quand même une bonne partie de votre existence. »

Je l’ai considéré avec interrogation.

« J’ai toujours pensé que les mots étaient beaucoup plus justes que les chiffres quand il s’agissait de parler de la vie, a-t-il poursuivi. Néanmoins, ils permettent de quantifier notre existence. C’est un peu comme l’eau. Vous pouvez la regarder couler, dire qu’elle est limpide, froide ou chaude, mais il est impossible d’en déterminer la quantité tant que vous ne la récupérez pas dans un récipient adapté. Grâce aux chiffres, nous parvenons à nous représenter le volume d’un litre d’eau, donc de deux, ou de cinq… »

J’ai grimacé en secouant la tête.

« Où voulez-vous en venir ? ai-je demandé.

— Ce que je veux dire par là, c’est que les chiffres rendent l’abstrait concret et nous donnent l’opportunité de saisir ce qui ne l’est pas. Quantifier les années nous permet de nous rendre compte du temps qui passe – de mettre en bouteille notre vie qui s’écoule comme un filet d’eau clair. » Il a chassé le propos d’un geste de la main. « Bref, voilà où je veux vraiment en venir. En moyenne, nous passons 26 ans à dormir, 11,5 ans à travailler, 11 ans devant la télévision, 5 ans sur internet, et 4,3 ans à manger. En additionnant le tout, nous obtenons 57,8 années. Si nous mettons de côté nos dix premières années à jouer aux billes, et que nous retirons le temps des tâches ménagères et autres occupations, nous ne devons pas être loin des 70 ans…

« L’espérance de vie moyenne est de 80 ans, ce qui nous laisse 10 ans pour trouver un bonheur qui n’est pas garanti… Est-ce que vous vous en rendez compte ? Si on se penche sur les chiffres, seulement un huitième de notre vie est consacré à la recherche d’un bonheur durable. » Sa mine s’est renfrognée. « Nous en avons tous plus ou moins conscience, mais nous laissons quand même le robinet de notre existence grand ouvert… Quel gâchis ! »

J’ai été surprise par ces chiffres. Il était stupéfiant d’apprendre qu’on passait autant de temps devant la télé qu’au travail. Et puis, 26 ans à dormir… La belle au bois dormant pouvait aller se recoucher. Néanmoins, je savais déjà que la vie me filait entre les doigts – nous le savions tous. Mais que pouvais-je y faire ? À part tirer sur la cravate de mon patron, donner un coup de hache dans ma télévision et fariner mes plats à la cocaïne, il me paraissait impossible de grappiller ce temps perdu. Au pire, je finissais névrosée et abandonnée à la rue. Au mieux…

Non, à part délaisser les écrans, je ne pouvais pas tromper la grande horloge de mon existence.

Enfin, c’était ce dont je voulais me persuader.

« Un huitième, c’est mieux que rien, ai-je dit. Il y a des personnes qui n’aiment pas leur métier et qui ne gagnent pas assez pour profiter de leurs week-ends, c’est pire.

— C’est ça votre problème, a-t-il répliqué. Vous croyez que, parce que les gens n’ont pas d’argent, ils ne sont pas heureux. Mais je n’ai jamais mentionné de salaire dans mon équation. Je ne parlais que du temps accordé au travail en comparaison de celui de vos plaisirs. Mais quand j’y repense, c’était une bien grande démonstration pour une constatation évidente. Vous passez 5 jours sur 7 à travailler. Il suffit de se faire cette réflexion pour comprendre l’importance d’aimer son boulot. »

Je n’ai pas très bien pris ce dernier commentaire. Il y avait de ces vérités qu’on ne voulait pas entendre – appuyez là où ça fait mal et vous n’en récolterez que de la virulence. Mais c’est parfois nécessaire, car il faut bien localiser la douleur pour pouvoir la soigner.

« Vous parlez beaucoup. Vous semblez juger cette façon de vivre. Mais est-ce que vous aimez le vôtre, au moins ? ai-je lâché d’un ton mordant. Laissez-moi deviner – vous êtes au chômage. »

Il a dodeliné de la tête en silence, n’en paraissant pas offensé.

« Oui, je l’ai été à une période de ma vie, a-t-il avoué. Ce fut un mal nécessaire que de m’assoir un instant pour reprendre mon souffle et, par la même occasion, chercher la bonne direction à emprunter. Je n’ai pas honte – tout le monde a le droit de se tromper, d’autant plus lorsqu’il s’agit de trouver sa vocation. Si vous voulez tout savoir, j’étais comme vous quand j’étais jeune. Je pensais que le travail faisait preuve d’intégration et se devait d’être alimentaire avant tout le reste. Cariste, cuisinier, manutentionnaire, commercial, serveur, livreur… J’ai fait de nombreux boulots qui ne me plaisaient pas, mais ce n’était pas grave, car j’en tirais mon billet que je dépensais principalement le week-end à ce que j’appelais la foire des plaisirs. » Il a secoué la tête comme pour condamner sa bêtise. «Je me suis vite rendu compte que quarante heures à déprimer pour deux minutes de carrousel était la plus grande arnaque de toute ma vie.

« Alors, j’ai visé plus haut en me disant qu’à défaut de dénicher un travail que j’aime, autant en trouver un qui me paye deux tours de manège supplémentaires – vous voyez ce que je veux dire. Mais la vérité, c’est que ça ne me suffisait jamais. Peu importe l’ampleur du chèque encaissé à la fin du mois, je ne parvenais pas à me sentir heureux. Et quand je parle d’être heureux, je sous-entends un bonheur durable, pas une succession de plaisirs ponctuels.

« Mon dernier boulot, c’était en usine. Je faisais ce qu’on appelle les 3/8. On peut dire que changer de rythme toutes les semaines, c’est flamber sa vie par les deux bouts. Ça paye sacrément bien, c’est vrai, mais on le paye aussi d’une autre façon. Obésité, dépression, diabète, troubles du sommeil… La liste des conséquences est longue. Dix ans d’horaires décalés, c’est 6 ans de déclin cognitif en plus. Et si vous en faites pendant 40 ans, c’est 5 ans d’espérance de vie en moins. Autant se couper un bras et le donner à son patron tout de suite. Au-delà de ce rythme particulier, je détestais ce que je faisais là-bas. Oh, bien entendu, les collègues étaient sympas. Mais c’est toujours le dernier prétexte pour se conforter à sa place, non ? »

J’ai hoché vaguement la tête.

« D’ailleurs, la plupart de ces collègues n’aimaient pas leur travail non plus, a poursuivi Adriel. Tous avaient des projets que je savais pertinemment qu’ils ne réaliseraient jamais. L’un voulait ouvrir une épicerie à la campagne, l’autre rêvait de tout plaquer pour vivre en Australie, et beaucoup disaient qu’ils attendaient le moment idéal pour entreprendre leur vocation. Mais quand venait la fin du mois, tous leurs beaux discours s’abandonnaient sous la phrase : oui, mais tu comprends… Ici, on a la sécurité financière. »

Il a secoué la tête d’un air contrarié.

« Je ne pouvais que déplorer ces pauvres sardines prises dans le filet de la société. Les crédits, les factures… tout ce que vous m’avez cité tout à l’heure, ce sont les mailles serrées du monde du travail. Parfois, certains parviennent à s’en échapper, mais la plupart du temps, la majorité des gens finissent par tremper dans la même huile. Et on apprend à vivre correctement rangés dans des boîtes bien carrées, à un tel point que replonger dans les vastes océans nous effraie. Eh oui, c’est que l’eau est froide, et qu’il y a tellement de gros poissons qui pourraient nous manger… Enfin, c’est ce qu’on veut nous faire croire. La vérité, c’est qu’il n’existe pas de chose plus délicieuse que la liberté, et rien qui ne nous rend plus vivants que le risque.

« Pour tout vous avouer, j’ai eu un déclic le jour où l’une de mes collègues a pris sa retraite. Elle avait travaillé 40 ans dans la même entreprise, 40 ans à faire toujours ce même travail qu’elle détestait tant, 40 ans à se lever le matin avec une pierre dans le ventre. Oh, bien entendu, elle possédait une belle et grande maison, et elle est partie avec une sacrée prime à 5 chiffres. Je passerais outre le fait qu’elle était si pingre qu’on la soupçonnait d’avoir les mains collées au fond des poches. Mais la question à en tirer, c’est : était-elle satisfaite de sa vie ? La vérité, c’est que quand je lui ai demandé ce qu’elle avait retenu de ces quarante années de labeurs. La mine fatiguée, elle m’a répondu : « la paye. » Et ce qu’il y avait de plus alarmant, c’est qu’elle n’avait rien d’autre à raconter que l’ampleur de son compte en banque. Qu’y a-t-il de plus triste qu’une existence qui ne se résume qu’à une poignée de chiffres ? Dois-je mentionner que cette personne est décédée d’un arrêt cardiaque six mois après son départ en retraite ? Tout ça pour ça… Sa vie était si vide de sens…

« Non, je ne voulais pas de cette existence, alors j’ai décidé qu’il était temps de vivre la vie qui m’inspirait. J’ai démissionné, j’ai eu quelques périodes de doutes, ça n’a pas été facile, mais aujourd’hui, je fais ce que j’aime. Même si ça ne me rapporte pas beaucoup.

— Et qu’est-ce que vous faites ? »

Il m’a regardé brièvement, l’instant d’un sourire.

« Je costume des témoignages et des expériences. J’écris des livres… »

 

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