Equivalens ( EqS) – À l’aube du déluge

Equivalens – Tome 1

Auteur : Valentin Auwercx

Genre : Fantasy adulte

Longueur : 102 494 mots

Thèmes abordés : Pouvoir, bionomie, survivalisme, confiance en soi

Résumé : 

Les 7 Visages se préparent à accueillir un nouveau fléau : le Déluge, une arme naturelle créée par le monde pour se débarrasser des Hommes. Mais alors que la menace se profile, un monstre s’échappe de sa prison, un autre est libéré, et des serments sont brisés. Au sein des ténèbres, nombreux sont les rois et héritiers désireux de briller, quitte à rompre la loi fondamentale de l’Equivalens…

 

Date de Parution : 6 mars 2021

Prix de l’ebook : 6,99€

Prix du livre broché : 3,99€

{Histoire | Extrait | Première partie}

INTRODUCTION

 

Il faut le voir pour le croire. Le Séisme repose donc dans une vulgaire boîte. »

Yale ouvrit les yeux – deux amandes séchées que le temps qui passe avait rendues difficiles à émonder.

Est-ce que quelqu’un venait de prendre la parole ? Impossible. Ça faisait des aslans que personne ne lui avait fait la conversation. Allongé dans des ténèbres interminables, il considéra que cette éloquence provenait du plus profond de lui-même – de son état le plus naturel. Croire qu’il s’agissait d’une sorte d’esprit, ou d’une forme de conscience, lui était inconcevable. Oh, non. De tels autosites étaient bien trop humains pour exister en sa personne. Seule la voix de toutes choses – la voix d’Ananké – était capable de résonner en son for intérieur.

« Forcée d’avouer que je me trouve déçue, fit la voix qui sonnait comme lointaine. On m’a toujours affirmé qu’un deux-faces pouvait anéantir toute une armée à lui seul. Et là, devant quoi me conduit-on ? » Il y eut un court silence ponctué par des bruits de pas résonnants. « Devant un malheureux cercueil en curveo, scellé par de toutes petites éthérites. S’en est franchement risible. »

Non, cette voix… Ananké n’avait pas ce genre d’accent qui chante avec des dents en or – ce genre typiquement monarchique. Il y avait bien quelqu’un dehors. Quelqu’un qui semblait dépoussiérer le couvercle avec ses doigts impatients. Quelqu’un qui découvrait pour la toute première fois le dispositif capable de sceller la plus grande des calamités terrestres. Quelqu’un qui tournait autour de lui d’un air contemplatif, presque inquisiteur.

« C’est à se demander si le Séisme est plongé dans un sommeil éternel, ou s’il s’est éteint pour de bon. » L’individu heurta la boîte du coin de ses phalanges. Le métal froid sonna avec une certaine retenue. « Est-ce qu’il y a quelqu’un là-dedans ? »

Yale n’avait aucune idée de qui pouvait être ce visiteur, mais il le détestait déjà. Non, c’était bien au-delà de ça, il le haïssait. C’est cela, il le haïssait comme on pouvait haïr son pire ennemi, celui qui vous avait trompé, humilié et blessé d’innombrables fois. Celui qu’on enflammait d’un regard, qu’on serrait dans ses poings, et pour qui nos pensées étaient à la torture. Celui qui, de toute évidence, pour avoir volé une partie de votre vie, ne méritait pas la sienne. Il le haïssait, car ne pas le faire revenait à se trahir, tout simplement.

Isolé depuis il ne savait quand, Yale se terra dans son silence de sable qu’aucune tempête ne pouvait plus soulever. Combien de personnes s’étaient gaussées sur sa pénitence ? Énormément. Au début, bon nombre de privilégiés avaient expectoré le fond de leur pensée sur son cercueil. Il y en avait même un qui l’avait tenu au monologue une fois le misar. Puis d’un seul coup, plus rien. Yale, dit le Séisme, était devenu une basse antiquité, une boîte qu’on pose quelque part derrière la trappe cachée d’un grenier – une boîte qu’on finit immanquablement par oublier.

« Je ne sais pas si tu m’entends, Yale. Si tu es vivant, si tu n’es que poussières, ou je ne sais quoi d’autre. Mais dans le cas où tu disposerais toujours de tes deux oreilles, écoute bien ce que je vais te dire. » Il y eut un court silence où l’inconnue sembla se draper sur le cercueil, puis la voix devint chuchotements. « Je vais te faire sortir d’ici. »

Yale écarquilla les yeux. Le faire sortir, lui ? Il ne pouvait pas y croire. Personne n’était assez fou pour avoir l’audace de commettre une telle bêtise. Lui-même ne l’aurait jamais osé s’il lui était resté ne serait-ce qu’un semblant d’humanité.

« Im-pos-sible », articula-t-il avec beaucoup de difficultés. Sec comme une poignée de graviers, ce seul mot lui avait arraché la gorge. Si un serpent avait essayé de parler, il l’aurait certainement fait de la même façon.

Il y eut un nouveau silence, plus long que les précédents.

« C’est donc vrai… lâcha l’inconnue du dehors d’une voix légèrement étranglée. Douze aslans sans t’alimenter, et tu es toujours en vie. On peut dire que tu remontes dans mon estime. » Il y eut un bruit de tôle froissée. « Bien, voilà qui me réjouit. Je vais te délivrer, mon ami. Mais ne t’attends pas à jouir de ta liberté. Oh, non… J’ai de grands projets pour les 7 Visages et je ne pourrais pas les concrétiser sans ton aide. »

Les 7 Visages. Yale fronça le nez – il les avait en horreur. Les humains n’avaient pas seulement infesté Ananké, ils s’étaient aussi octroyé le droit de diviser son enveloppe, et de nommer ses morceaux à leur bonne convenance – tel le boucher qui détaille son agneau en 7 pièces plus ou moins grandes, 7 portions plus ou moins attrayantes. Pour Yale, la carte des 7 Visages n’était que le masque de papier qui dissimulait la véritable physionomie du monde, celle mère de toute chose, celle d’Ananké. 

« Je-vais-vous-tuer… articula-t-il de cette même voix ophidienne qui semblait maintenant lui appartenir.

— Oh, ça m’étonnerait beaucoup, fit l’inconnue d’un ton assuré. Je me doutais bien que tu refuserais de collaborer avec un humain – ce n’est pas dans ta nature, n’est-ce pas ? Mais j’ai là quelque chose qui ne manquera pas de te faire changer d’avis… »

Il y eut le bruit d’un caillou qui ricoche sur une planche de fer, puis un faisceau rouge transperça tout à coup le noir en épée d’incandescence. Il traça une ligne de métal en fusion sur le couvercle de la boîte, laissant derrière lui une pluie d’étincelles tombante sur le torse de Yale.

C’était donc vrai. Quelqu’un était assez insensé pour le libérer. Mais n’aurait-il pas dû s’en douter plus tôt ? Bien sûr que si.

Les humains sont si stupides… songea-t-il.

« Ensemble, nous allons changer le monde, mon ami, dit l’inconnue du dehors. Ananké ne peut avoir qu’un seul visage, et ce sera le mien. »

 

Chapitre 1

LA FIN DES MIRACULEUX

 

Toc, toc, toc.

Nubès n’attendit pas qu’on l’autorise à entrer pour pousser la porte. Annoncer sa venue était de bonne convenance, mais il estimait que son âge avancé lui permettait d’outrepasser certaines politesses.

Le vieil homme pénétra dans une pièce aux murs en bibliothèques, dont les étagères étaient comblées de livres qui, pour la plupart, revêtaient le cuir teinté. Ses petites lunettes rondes s’embuèrent. Il s’en saisit pour en essuyer les verres sur son chandail, puis en reposa la fine monture dorée en haut de son nez épaté. Les yeux neufs, il lorgna Héra Épione avec la patience d’un archiviste oisif durant sa retraite.

La maigre femme, d’un âge mûr à tomber de sa branche, était penchée sur son bureau à la lueur d’une seule flamme. Elle écrivait à la plume de givraigle sur une feuille de papier écru, au beau milieu d’un gigantesque bourbier d’archives. Appliquée à la tâche, elle ne releva pas la venue de Nubès. Son nez allait consciencieusement de gauche à droite, puis de droite à gauche. Aussi, elle humectait sa lèvre supérieure du bout de sa langue – un symptôme d’anxiété que Nubès comprenait parfaitement au vu de la situation. Lui-même en avait les bras qui lui démangeaient à la réflexion.

Emmitouflé comme un ours, il se secoua nonchalamment, décrotta ses bottes d’un bref claquement de talons, puis réajusta son chapeau à larges bords sur son crâne.

« Hum, bonjour Héra », prononça-t-il d’une voix hésitante. Son timbre était grave, mielleux et résonnant comme s’il provenait du plus profond de ses entrailles. Un timbre peu commun, fort apprécié chez les Aèdes, en tenante de l’archiluth, ou du violon à 9 cordes. Un timbre mélodieux, toutefois plus conteur que chanteur.

Héra releva doucement la tête et, l’air incrédule, dévisagea le vieil homme noir, que la barbe et les cheveux argentés caractérisaient dans l’obscurité.

« Nous ne nous croisons qu’une fois tous les deux aslans, et pourtant, j’avais deviné que c’était toi, avoua-t-elle d’une voix que l’âge avait égrainée. Il n’y a qu’une seule personne capable d’entrer dans mon bureau sans que je l’y autorise. » Elle secoua mollement la tête d’un air de dépit. « Tu n’as pas changé mon ami. Même après tous ces aslans, tu es toujours aussi discourtois.

— Tu me connais. Moi et les bonnes manières… » exprima Nubès en roulant des épaules.

Il fit un pas en avant. Héra l’arrêta d’un geste de la main et lui lança un regard sévère.

« Je sais, mais ce n’est pas pour ça que je suis obligée d’accepter ton idiosyncrasie. Veux-tu bien retirer ta cape, s’il te plait ? Elle est couverte de neige. Il serait fortement malvenu que tu détrempes mon tapis, il est fait en soie d’Hécate – une matière devenue inestimable, comme tu dois t’en douter. »

Le vieil homme acquiesça en mine d’indolence et fit marche arrière. Héra sembla apprécier son geste et se remit à son travail.

Nubès fixa le rectangle de tissu étalé sous le bureau. D’un rouge vétuste brodé d’or, il n’était pas particulièrement charmant, mais s’il s’agissait de soie d’Hécate, alors oui, il avait la valeur d’un mouton à cinq pattes. Le vieil homme secoua sa cape à l’entrée, puis l’accrocha au porte-manteau. Il s’installa face à Héra, exhala dans un soupir le bonheur de reposer ses jambes, puis noua ses mains sur son ventre – véritable garant d’une alimentation riche en graisses. Il s’accommoda de ce bref moment de répit, mais se mit tout à coup à subodorer. L’endroit, faiblement éclairé par une lanterne ocrée, car mal entretenue, empestait l’huile de poisson. Nubès leva la tête et considéra l’objet de son inconfort avec désapprobation.

« Tu devrais investir dans une lumière rouge, conseilla-t-il en regardant vaciller la flamme. Ils en font de très bonnes maintenant, qui éclairent bien, et elles ne dégagent pas cette horrible puanteur de pieds d’Invi. Vraiment… J’ai l’impression d’être à la criée du port d’Osenvald. »

 Héra n’en pipa mot et continua d’écrire. Le vieil homme n’insista pas davantage et patienta en promenant un œil curieux autour de lui. À part quelques bouquins aux titres insolites – L’ombre de l’éther rouge, Les 61 découvertes de Barbolan le Grand, Préceptes fondamentaux de l’Ankisme –, il ne décela rien qui pouvait franchement retenir son attention. Le bureau d’Héra était à l’image de la Citadelle de l’Instinction – seules les personnes qui l’habitaient pouvaient susciter un véritable intérêt.

Héra griffonna une signature en bas de page. Nubès crut qu’elle en avait fini et s’apprêta à prendre la parole, quand elle saisit un deuxième feuillet du même teint pour le noircir à son tour. Le vieil homme soupira. Il n’avait pas traversé trois Visages à la hâte pour se laisser tiédir en potage. Non, la raison de sa venue était bien trop ardente pour garder la cuillère en bouche plus longtemps.

« Je suis au courant », lâcha-t-il pour aveux.

Il fixa Héra dans l’attente d’une réaction qu’il espérait acrimonieuse, presque grandiose par sa virulence. Mais déçu fut-il de constater qu’elle ne releva même pas la tête.

« Au courant de quoi ? demanda-t-elle avec suffisance.

— Je sais qu’il s’est échappé », prononça Nubès d’un ton grave. Il repoussa ses lunettes bien en haut de son nez – nez dont l’arrête était trop courte pour qu’une quelconque monture s’y cramponne définitivement. « D’ailleurs, ça fait déjà trois sarlems. »

L’écriture d’Héra resta aussi fluide que le cours d’une rivière tranquille.

« Je me doutais bien que la nouvelle viendrait à tes oreilles, dit-elle. Après tout, Arcas fait partie de la garde des Latomies de Bolina… Ce jeune est aussi doué que son ancien professeur. » Elle haussa brièvement les sourcils. « Malheureusement, il a également hérité de ses mauvaises façons – chose qui le perdra. »

 Nouvelle signature en bas de parchemin, mais elle posa sa plume cette fois. Elle releva la tête et perça le vieil homme de son regard incisif. Nubès lui avait toujours dépeint une face d’everglade – le plus terrible des crocodiles des neiges. Son visage était hâve, ses lèvres se flétrissaient sous son nez plat aux narines circulaires, et son front semblait être tiré vers l’arrière par son chignon strictement serré. Il la trouvait physiquement acerbe. Voilà qui la représentait à merveille – Héra était aussi acerbe et menaçante qu’un everglade.

 « Tu sais qu’il pourrait être révoqué pour t’avoir mis au courant ? souligna-t-elle d’un air grave. Les Latomies de Bolina sont gardées par la loi du silence, et le conseil n’accepte pas le moindre manquement à la loi du silence. 

— Il serait parfaitement absurde que le conzeil décide de le révoquer », prononça Nubès dans un geste d’indifférence. Il se rendit compte que la prosodie zozotante d’Invidia venait de lui zébrer la langue et s’en mordit la joue. Il détestait cette façon de parler, mais à force de la côtoyer, il avait fini par la contracter – comme une sale maladie contagieuse. « Cette évasion ne restera pas secrète très longtemps.

— Justement », appuya Héra d’un ton strict, tout en enroulant ses deux feuillets ensemble. Elle les noua à l’aide d’une fine cordelette, puis les posa tout en haut d’une pile de documents. « Tant que notre évadé ne s’est pas manifesté, je préfèrerais que la nouvelle ne se répande pas à dos de tonitrus.

— Z’est la raison de ma venue », indiqua Nubès. Il se mordit la joue une fois de plus – saleté de prosodie. Bien heureusement, Héra n’était pas de nature à la relever, et encore moins à la moquer. « Je me porte volontaire pour le retrouver et le capturer avant qu’il ne cause trop de dégâts. Ce deux-faces n’est pas comme les autres, et tu le sais. Il n’attaquera pas par devant, c’est quelqu’un de… sournois. » Il avait pris le temps de ne pas zozoter ce dernier mot.

Un instant, Héra transperça le vieil homme de ses yeux profonds – deux billes noires insensibles. Puis son regard se déporta sur la bague qu’il portait à sa main droite. Il s’agissait d’une chevalière de cuivre gravée d’un visage caractérisé par un long nez rond – une chevalière qui faisait foi de sa fonction.

« Ta place n’est pas sur ce front, Nubès », affirma-t-elle sans quitter le bijou des yeux. Elle croisa les bras et releva le menton, donnant à son visage un angle dominant. « La seule responsabilité qui t’a été confiée est de sauvegarder Invidia. D’ailleurs, tu déroges à tes obligations en venant me voir. Tu n’ignores pas que le Déluge arrive. Qui protégera le peuple Invi si tu ne te trouves pas là-bas pour tenir la défense ? »

Le regard de Nubès s’assombrit sous ses courts sourcils d’argent.

« Vierchna ! lâcha-t-il en tapant du poing sur l’accoudoir de son siège. Tu sais très bien que si les membres du conzeil m’ont posté à Invidia, c’est parce que je ne suis plus qu’un vieillard croulant à leurs yeux. Ces terres zont déjà dépouillées, jamais un deux-faces n’y mettra les pieds. Et de toute façon, je ne suis pas le zeul à en avoir la responsabilité, Diane peut très bien se débrouiller sans moi. Le plus urgent, z’est de retrouver l’évadé.

— Je suis d’accord avec toi sur ce dernier point, concilia Héra en figure placide. Et c’est pourquoi le conseil a statué de confier cette responsabilité à l’Ombre. »

Nubès écarquilla les yeux, se pencha en avant et plaqua une main en feuille de chou derrière son oreille gauche.

« L’Ombre ? répéta-t-il d’un air incrédule. Est-ce que j’ai bien entendu ce que tu viens de dire ? » Il marqua un silence d’un large haussement de sourcils. « Tu plaisantes, j’espère. »

Héra resta immuable, seules ses paupières papillonnèrent.

« Non, dit-elle. Nous avons ouvert la boite noire.

— Êtes-vous devenus fous ? » s’emporta Nubès. Il se leva, plaqua lourdement ses mains sur le bureau, puis agita son index sous les yeux du crocodile – au risque de se le faire mordre. « Vous savez très bien que l’Ombre est une vieille entité incontrôlable ! Si elle retrouve l’évadé, elle ne ze contentera pas de le capturer, elle le tuera sans barguiner une zeule seconde – et engloutir plusieurs villes pour arriver à ses fins ne la dérangera aucunement ! »

Il dévisagea sévèrement Héra. Comme il aurait dû s’en douter, le crocodile demeura imperméable à sa réaction. Héra était aussi froide que les neiges éternelles des remparts d’Atlas – même les colères les plus ardentes ne pouvaient pas la faire fondre. Nubès resta figé en bon furieux, jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’il avait couvert le bureau de postillons. Il les débarrassa d’un revers de manche et se rassit tout se mordant les joues.

Depuis quand s’emportait-il de la sorte ? Peut-être depuis le jour où cinq hurluberlus avaient décidé de l’envoyer moisir au fin fond des 7 Visages. Sûrement, même…

« Et Sirius Cratos, le Roi de Némésis, vous y avez pensé ? demanda-t-il, l’air confus. Sirius est un deux-faces, lui aussi. L’Ombre risque de s’en prendre à sa personne… » Il secoua la tête et se frotta la barbe d’un air grave. « Après la boite rouge, la noire… À quoi le conseil pensait-il en ouvrant ce maudit cercueil ? À quoi est-ce que tu pensais, Héra ? »

La vieille femme sembla se rigidifier comme si une tige de métal avait été tendue dans son dos. Elle plissa les yeux.

« Si tu veux tout savoir, je suis la seule qui n’ait pas voté en faveur de cette décision. Mais l’Ombre, aussi imprévisible soit-elle, n’est pas si dénuée de conscience que tu le crois. Elle ne s’en prendra pas à Sirius.

— Et pourquoi pas ?

— Parce que », fit Héra avec un léger sourire.

 Nubès ouvrit la bouche, puis la referma sans poser la question qui lui était venue. Des secrets, toujours des secrets – l’Instinction comptait plus de verrous doublement clos que de portes entrebâillées. Mais si Héra en avait la plupart des clés, il était inutile d’essayer de lui en détrousser une seule.

« Ça n’exclut pas que l’Ombre pourrait devenir notre problème, souligna Nubès en repoussant une fois de plus ses lunettes en haut de son nez. Posséder un monstre, c’est bien. Faut-il encore en avoir le contrôle…

— Il est vrai, acquiesça Héra d’un léger hochement de tête. Mais si le conseil a décidé de recourir à son pouvoir, c’est parce que nous avons bien d’autres problèmes sur les bras. » Elle tira un papier dissimulé sous ceux qu’elle avait précédemment posés, puis le tendit à Nubès, qui le saisit. « En parlant de Sirius, deux des 7 Rois réclament que nous le destituions, sous peine de lui déclarer la guerre. »

Nubès parcourut le document des yeux. Son visage se cerna gravement au fil de sa lecture. 

« Alors ça y est, prononça-t-il en relevant doucement la tête. Les Miraculeux sont bel et bien terminés. »

Héra noua ses doigts sur son bureau. Nubès remarqua à quel point ses mains étaient osseuses. Ses phalanges ressortaient comme des billes, et ses poignets n’étaient pas plus gros que des branchillons de prunier mort – cassants comme le verre. Un court instant, il se demanda si elle avait toujours été aussi frêle. La vérité, c’était qu’il ne s’en souvenait pas très bien – peut-être pour la simple et bonne raison qu’il ne l’avait jamais trouvée à son goût. 

« Oui. Il fallait s’y attendre, dit Héra. Némésis se porte à merveille depuis que Sirius a pris le trône d’Adamet Pallas aux crocs rouges, mais il demeure un deux-faces – un excellent motif pour l’évincer du jeu. Le Déluge arrive. Quand un évènement de ce genre se profile à l’horizon, le monde se met inévitablement en branle, et les guerres de territoires éclatent. De peur de perdre ce qu’ils ont déjà, les Rois se ruent sur ce qu’ils ne possèdent pas encore. »

Nubès crispa ses doigts sur le parchemin. Il se doutait que ce jour viendrait, mais il ne pensait pas qu’il arriverait si tôt. Douze aslans s’étaient écoulés, et mis à part ses cheveux devenus gris, rien ne pouvait lui donner l’opportunité de saisir ces aslans passés. Elles avaient fondu comme une poignée de neige au soleil. Vite – beaucoup trop vite.

« Ils feraient mieux de prévenir le Déluge, au lieu de ze préoccuper de la grandeur de leur territoire.

— Ils ne sont pas capables d’y faire face, et de toute façon, le Déluge dépend de notre responsabilité. » Le regard d’Héra s’échoua dans un coin de la pièce. Elle parut se perdre dans ses pensées. « Non, ce qui m’inquiète le plus, c’est la position que certains d’entre nous pourraient prendre dans la guerre à venir… Notre devoir est de maintenir l’Equivalens tout en repoussant l’inhérence, et seulement ça. Malheureusement, j’ai bien peur que certains d’entre nous dérogent à leurs obligations et s’immiscent dans les conflits de pouvoir. J’ai peur qu’en voulant préserver l’humanité, nous ayons créé des armes capables de la conduire à son autodestruction. »

De larges éventails se déployèrent aux coins des yeux de Nubès. Son âge avancé se marquait sur son visage à force d’expressions.

« Que veux-tu dire par là ? »

Héra s’humecta la lèvre supérieure et son regard se raccrocha à celui du vieil homme. S’il y a bien une chose qu’elle ne pouvait pas cacher, c’étaient les gerçures causées par son anxiété. 

« Ce que je veux dire, c’est que ce n’est peut-être pas le Déluge ou le Séisme qu’il faut craindre, aujourd’hui, mais ceux qui sont censés y mettre un terme. Cela fait maintenant plus de trois misars que les Instincts d’Hybris ne nous font plus parvenir de rapports mensuels.

— Et alors ? fit Nubès en haussant les épaules. Ils ne sont peut-être pas très administratifs. Je dois t’avouer que rédiger ces rapports réguliers me flingue le dos – bien plus que de me rendre sur le terrain.

— Et alors ? répéta Héra. Alors, il s’agit des frères jumeaux, Hypnos et Thanatos.

— Ah… lâcha Nubès pour toute expression.

— Oui, comme tu le dis si bien : Ah. Tu as été leur professeur pendant deux aslans, tu dois donc savoir que les jumeaux ont posé de nombreux problèmes à la Citadelle. Ils sont doués pour ce qui est de se battre, mais ce sont… »

Héra sembla chercher ses mots comme s’il n’en existait aucun d’assez courtois pour les qualifier.

« De véritables abrutis, prononça Nubès en sachant pertinemment qu’elle n’aurait jamais employé ce terme. Je sais. Même les courges que j’ai mangées ce midi ont plus de jugeote, et m’ont donné moins de pépins que ces deux-là. Demandez-leur de chasser les mouches à l’arc toute une journée, et ils le font – ils y arrivent d’ailleurs. Je n’aurais jamais osé leur confier la vie de mon farmilon, alors celle de centaines de milliers d’hommes et de femmes… » Il retira son chapeau, repoussa sa fine chevelure d’argent en arrière, puis le renfonça sur sa tête. « Vierchna ! Il s’agit là d’un énorme délirium ! Ça ne m’étonnerait pas que ce soit encore une décision de ces grosses têtes minuscules du conzeil… »

Héra resta silencieuse un court instant où elle eut l’air de le condamner du regard.

« Le conseil ne s’est pas trompé de décision, dit-elle d’un ton ferme, presque intraitable. Si les jumeaux ont été postés à Hybris, c’est parce qu’ils se sont montrés capables de le défendre.

— Oui, tout comme ils sont capables d’attaquer les autres Visages », souligna Nubès. Il se pencha en avant pour pointer son index sur le bureau. « Ces gosses sont des armes de destruction massive, Héra – de véritables tonneaux de poudre qui n’attendent que quelqu’un pour leur allumer la mèche. » Il tapa l’acajou du doigt avant de se réinstaller dans le fond de son siège. « Si jamais cette guerre éclate, et que tous deux explosent, le conseil zera responsable des nombreuses victimes qu’ils causeront.

— Je sais, concéda Héra. Et ce serait terrible pour la Citadelle. C’est pourquoi il faut marcher sur la mèche avant que l’étincelle n’atteigne la poudre. » Elle saisit les deux papiers qu’elle venait de nouer et les tendit à Nubès. « Finalement, tu n’es peut-être pas venu pour rien. Ces missives sont à l’intention d’Hypnos et Thanatos – ce sont des ordres de révocation immédiate. Je comptais demander à Adonis de leur apporter, mais plus d’un sarlem à dos de cheval est nécessaire pour rejoindre Hybris, et j’ai besoin de lui ici. Du reste, il ne connait pas aussi bien les jumeaux que toi. »

Nubès fixa les parchemins sans bouger.

« Et pourquoi ne pas leur envoyer un herm porteur, tout simplement ? » suggéra-t-il.

Héra fit figure d’everglade.

Bien sûr qu’elle l’avait déjà fait.

« Je n’ai pas traversé deux sarlems de neige pour jouer les messagers, fit Nubès en croisant les bras d’un air borné. Le Séisme a miraculeusement réussi à s’échapper des Latomies de Bolina. En tant qu’Instinct, il est de ma responsabilité de le retrouver et de l’arrêter. »

Le bras tendu d’Héra ne fléchit pas.

« Oublie le Séisme, il est l’affaire de l’Ombre, dit-elle d’un ton lapidaire. Retourne à Invidia, Nubès. Plutôt qu’emprunter la route de glace, je te propose de filer au Sud et de passer par Hybris. C’est la seule faveur que je suis en mesure de te donner. Si tu la refuses, alors je serais dans l’obligation de te révoquer, toi aussi. »

Nubès jeta un regard méprisant par-dessus ses lunettes, les remonta en haut de son nez, et grommela dans sa barbe. Il détestait qu’on l’assomme à coups de rapports d’autorité. Il se leva et saisit les parchemins d’un geste brusque.

« Marcher sur la mèche, hein ? grogna-t-il de son air le plus bourru. C’est toujours mieux que de traîner les pieds dans la merde d’Invidia… » Il se détourna de la mine satisfaite d’Héra, remit sa cape puis, avant de sortir, pointa du doigt la lanterne qui pendait au plafond.

« Cinq merx d’argent, c’est le prix d’une lumière rouge à Nyx, indiqua-t-il. Il va falloir te décider à vivre avec ton époque, Héra. »

La vieille femme lui lança un sourire mesquin et se laissa choir contre le dossier de son fauteuil.

« Je te retourne la recommandation, mon vieil ami… »

 

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