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La Fleur d’Attica | chapitre 1

1

… je vous condamne à la dernière volonté ! »

CLAP !

Qu’y avait-il de pire ? La fin de la phrase de ce vieux juge lassé d’envoyer des gens à l’échafaud, ou le bruit final du marteau qui écrasait tout espoir de revenir en arrière ? Light O’Grim n’en savait rien, et de toute façon, il ne s’en souciait guère. La bouche cousue d’une barbe fournie, il n’avait pas frisé le moindre mot au cours de son jugement. Ses yeux avaient roulé sur le parquet poussiéreux du tribunal, et ses longs cheveux bruns avaient coulé en avant sur son visage comme une cascade fuligineuse. Un épouvantail abattu sous le poids de la pluie, voilà ce qu’il avait été.

 Son avocat lui avait préalablement glissé le mot sur la table des détenus, mais il l’avait deviné à l’instant même où la gâchette avait cédé sous son index. Peu importait les étoiles que comptait le ciel, plus aucune ne brillerait pour lui. C’était comme s’il avait été lâché en orbite autour d’un trou noir – l’attraction était impétueuse, les ténèbres promettaient de l’avaler.

« Suivez-moi, O’Grim », le sollicita un jeune policier aux cheveux roux frisés. « Je m’appelle Steve Gaterson, c’est moi qui suis chargé de votre acheminement jusqu’à la fleur d’Attica. »

Light fit mine de bon perdant. Il se leva et, menottes aux poignets, se montra plutôt docile. L’agent l’aida à quitter le rang des accusés, puis le saisit par le coude afin de l’accompagner jusqu’à la petite porte destinée à avaler les coupables, Light jeta un coup d’œil aux têtes qui dépassaient des bancs de l’assistance. Son regard brillait d’une infime lueur d’espoir – lueur qui se ternit après trois battements de paupières.

« Par ici, O’Grim », somma le policier d’un ton qui se voulait autoritaire.

Il le tira par le bras, et tous deux quittèrent la grande salle du tribunal. Après avoir traversé un couloir en gruyère, troué d’innombrables portes, ils en empruntèrent une sur laquelle était écrit, en peinture écaillée : Salle du dernier souvenir.

Ils mirent les pieds dans une pièce grande comme le bureau d’une agence de voyages. Un billet pour l’enfer ? Mais bien sûr, monsieur, ça ne vous coûtera que votre conscience, songea Light. Si le poster d’un avion, modèle 777x de chez Boeing – sûrement punaisé là par hasard – ne faisait que renforcer l’impression d’être tombé chez DarlingAir, il n’en était rien. Il s’agissait en fait d’une salle d’attente aux murs en peau d’orange, qui ne comptait pour strict mobilier que deux canapés en cuir éventrés, un Yucca aux feuilles jaunies, et une machine à café placardée d’une feuille plastifiée, sur laquelle le mot GRATUIT était inscrit en lettres maladroites. Le parfum de l’Arabica aseptisé rappela à Light celui des salles de pauses de ses pires boulots. Un genre de café-clope, mais sans la clope.

Le policier somma le condamné de s’assoir et sortit une petite tablette numérique de sa poche.

« Alors… »

Il fronça les sourcils, soupira et tapa sur celle-ci comme il l’aurait fait avec une calculatrice. Un accusé moins une condamnation à mort, ça fait zéro, pensa Light en le regardant. C’est ça : le chiffre du néant.

L’agent Gaterson mâchait sa langue dans un bruit gluant semblable à celui d’un chewing-gum. Le rouquin portait peut-être l’insigne, il avait l’air aussi niais qu’un stagiaire abandonné à la caisse d’un MisterFood dès son premier jour. Light se demanda si les concours d’admission de la police réclamaient de savoir compter jusqu’à dix, ou si on leur demandait quand même d’atteindre les vingt.

« À qui voulez-vous faire vos adieux ? » demanda Gaterson.

Light ouvrit ses mains et regarda à l’intérieur.

« Je… commença-t-il.

— Oh, je vois que personne ne s’est inscrit sur le registre de votre jugement, constata le policier. Parfait, ça nous fera gagner du temps. Avec un peu de chance, je serai rentré avant que ma femme ne dorme. »

Il leva les yeux sur son prisonnier. Light fondait sur le canapé comme un glaçon au soleil. La mélancolie lui collait à la peau, et on pouvait se demander si elle n’allait pas nous contaminer si on le regardait de trop près – ou trop longtemps.

L’agent Gaterson renifla et rangea sa tablette dans sa poche.

« Bon, ce n’est pas grave. Ça arrive souvent dans des affaires du genre », dit-il pour lot de consolation.

Light entendit cette remarque comme un écho venant de loin. Le policier n’était qu’une jeune recrue, et à le regarder, on pouvait facilement deviner qu’il n’avait pas encore assez d’expérience pour juger si telle ou telle chose était récurrente. Mais même si un vieux moustachu, agrafé d’un insigne usé, avait prononcé cette phrase, le condamné n’en aurait pas été réconforté. En constatant que personne n’était venu lui dire adieu, et encore moins ses parents, Light O’Grim avait compris que sa mort ne parviendrait pas à pardonner ce qu’il avait fait.

Nous étions en plein hiver, et la stèle de son frère était fleurie comme le printemps. Il ne pouvait pas s’empêcher d’imaginer sa propre tombe en été, humidifiée par les crachats comme l’automne.

 

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