Petite zombie

Petite Zombie

Auteur : Valentin Auwercx

Genre : Drame

Longueur : 48 001 mots

Thèmes abordés : Violences conjugales, Psychologie de l’enfant

Résumé : 

Dans notre tête, la partie immergée de notre esprit est la plus conséquente – comme pour un iceberg. L’inconscience se cache toujours en profondeur, bien en dessous de la conscience et de ses nombreuses pensées journalières. Quand on plonge sous la surface, on se rend compte de l’étendue et de la dangerosité de la chose.
Méloé n’a que quatre ans au moment du drame. Précipitée sous la surface, elle découvre un monde dont elle n’a jamais soupçonné l’existence. Accablée par les ténèbres, la blondinette sacrifie ses sentiments afin de repousser les monstres qui tentent de l’engloutir. Mais une enfant peut-elle ressortir indemne du monde des adultes ?
Méloé parviendra-t-elle à remonter à la surface ?
Quand la brutalité de la réalité se heurte à l’innocence d’une enfant, les rêves fondent en cauchemars interminables.

 

 

Date de Parution : 1 novembre 2019

Prix de l’ebook : 2,99€

Prix du livre broché : 10,55€

{Histoire | Extrait | Première partie}

1

Silence… Pas un piaillement d’oiseau, pas un vrombissement de voiture, pas même l’effluence du vent… Rien. Il n’y avait pas un seul bruit, jusqu’à ce que…

« Aaaaah ! »

Méloé se réveille le cri aux lèvres – elle a fait un cauchemar. Des larmes coulent sur ses tempes, son corps grelote, et ses dents claquent comme du pop-corn. Le réveil n’a pas effacé son angoisse, elle s’en souvient encore très bien. Il y avait des cordes, d’innombrables cordes. Elles étaient attachées à un miroir gigantesque – profond comme une paire de bottes. Puis il y a eu un grincement, un reflet, une main. Le miroir se brise…

« Aaaaah ! »

Méloé se rend compte qu’elle est allongée dans le noir le plus complet – elle est effrayée. Elle n’ose pas bouger. Des monstres se cachent toujours sous son lit. Des grands, des gros, avec des bouches pleines de dents de requin et des bras longs comme des serpentins. Il suffit d’un seul pied qui dépasse – un seul ! Et adieu la petite Méloé. Paralysée de peur d’être avalée, elle préfère rester sous son drap blanc – invisible.

C’est étrange, Olivia, sa maman, sait très bien qu’elle ne supporte pas d’être dans le noir. La nuit, elle laisse toujours la lumière allumée. Si ce n’est pas le plafonnier, c’est la lampe de chevet, ou la veilleuse Groin-Groin.

« Maman ! »

Olivia ne vient pas. Il ne demeure que les ténèbres et le silence.

« Maman ! Papa ! »

Toujours rien. Méloé attrape ses jambes et se recroqueville sur elle-même. Ses genoux sont comme deux bâtonnets glacés – froids et durs. Bizarre, elle porte des collants épais et non sa grenouillère. Elle remarque alors qu’elle est habillée d’une fine robe de tulle. Le bord de sa jupe remonte jusqu’à son visage et lui chatouille le nez – quel tissu désagréable. La gamine se demande pourquoi ses parents ne lui ont pas mis sa grenouillère préférée – la fameuse Ptibouchon, avec la queue en ressort qui fait touiiiing.

Méloé appelle ses parents de nouveau avec une insistance faisant gonfler ses cordes vocales, mais il ne demeure que le silence. La fillette ne s’est jamais sentie aussi mal. Elle ne sait pas si elle s’est fait pipi dessus, mais sa robe est légèrement humide. Quand elle serre ses doigts, ses phalanges craquent comme des chips, et la peau de ses mains n’est pas aussi douce que d’habitude – elle a l’impression d’être sortie fripée d’un bain de deux heures. Elle ne cesse de trembler – l’angoisse lui donne les faiblesses d’un Parkinson juvénile. La fillette aux longues boucles blondes croit qu’elle est malade. Elle ferme ses grands yeux, puis sanglote à en perdre la voix. Un murmure…

« Maman… S’il te plaît… »

Elle attend, mais rien ne se passe. Un sentiment de solitude l’envahit. Et si ses parents l’avaient abandonnée ? Non, ils ne feraient jamais une chose pareille ! Mais alors, pourquoi ne viennent-ils pas ? Il faut qu’elle se lève pour aller les voir, mais les monstres n’attendent que ça. Et la lampe de chevet ? Trop loin. La veilleuse Groin-Groin ? Dans la boite à jouets. Elle n’a plus qu’à attendre, encore et encore. Ça va aller, le soleil va bientôt se lever. Papa et Maman dorment profondément. Papa doit ronfler comme une locomotive, et Maman a mis ses petits bouchons pour ne pas l’entendre. Méloé va se réveiller et manger ses Crunchicos avant d’aller rejoindre ses copains d’école. Elle leur racontera cet horrible cauchemar – si elle ne l’a pas oublié –, et ils seront tous d’accord pour dire que ça fait peur, très très peur.

Mais Méloé n’a plus envie d’attendre, elle veut être rassurée, là, tout de suite. Et si elle sautait du lit jusqu’à l’interrupteur du plafonnier ? Ce n’est pas une mauvaise idée. Il faut qu’elle y réfléchisse. Peut-être dans deux minutes…

Dix minutes s’écoulent. Méloé a pris sa décision. Elle va se lever en criant le plus fort possible – les monstres seront surement effrayés. Puis elle va se servir de son lit comme trampoline pour sauter jusqu’à l’interrupteur.

Cinq minutes…

Allez, il est temps d’y aller. Elle pousse le drap avec ses pieds, prend appui sur ses mains et…

BAM !

Sa tête retombe violemment en arrière. Elle a cogné quelque chose de dur. La fillette a les yeux ronds comme des billes – elle est sous le choc, mais elle n’a pas mal. Elle lève les mains dans l’obscurité et se heurte à un obstacle. Là-haut, juste au-dessus, c’est plat et lisse comme un mur.

Une idée lui vient à l’esprit. Elle ne dort pas chez elle, mais chez sa meilleure copine, Alice. Oui, c’est ça ! C’est pour ça qu’elle s’est cognée au plafond – elle dort sur un lit en hauteur. C’est aussi pour ça que ses parents ne lui répondent pas et que la lumière est éteinte. Elle est chez Alice, cette petite grenouille cafardeuse d’Alice. Elles ont dû jouer aux princesses, et Méloé s’est une fois de plus écroulée de fatigue.

« Alice ? »

Pas de réponse.

« Alice ? »

Toujours rien. Elle ne doit pas être là.

Méloé repense à toutes les fois où elle a dormi dans ce lit aux grandes jambes. Elle se souvient que l’échelle est au niveau de ses pieds et que l’interrupteur est juste en dessous. Elle tend son bras pour chercher la bordure de bois, mais à peine dépliée, sa main se trouve confrontée à une paroi moelleuse. Il ne s’agit pas là de la longue rambarde froide de d’habitude. Non, à la place, il y a quelque chose de mou et de ferme à la fois – un peu comme un matelas.

La blondinette se tourne dans l’autre sens – peut-être s’est-elle trompée de côté ? Mais encore une fois, un mur de mousse lui barre la route. Elle cherche une issue, lentement dans un premier temps, puis de plus en plus vite… Elle panique et s’agite. À ses pieds, fermé. Au-dessus de sa tête, que des bosses. Elle finit par comprendre qu’elle est enfermée, mais elle ne saurait dire dans quoi.

Apeurée, elle frappe ses petits poings sur le plafond et secoue ses fines jambes dans tous les sens. Elle s’étripe la voix à crier la venue de sa mère, ou celle de son père. Le bois résonne sous ses coups, et si quelqu’un était penché sur sa tombe à ce moment-là, il l’aurait peut-être entendue. Mais ce n’est pas le cas – il n’y a personne.

Méloé suffoque. Elle a l’impression que ses larmes l’étouffent, mais elle ne sait pas qu’elle ne respire déjà plus depuis longtemps. Ses minuscules phalanges saignent sous les coups, mais il n’existe pas de douleur dans la chaire grise. Et même si elle a froid, elle ne devine pas à quel point son corps l’est.

Non, Méloé ne sait pas qu’elle est morte. Elle se débat dans une petite boite de sapin, douze pieds sous terre, avec l’espoir innocent que quelqu’un vienne allumer la lumière.

2

Méloé est éprise d’un sommeil sans rêves. Ses petites phalanges sont piquées de points rouges, ses petons sont écorchés des orteils aux talons, et même si elle n’a rien senti, son tête-à-tête avec le bois lui a laissé une belle plaie au front – le sang qui s’en écoule colore ses cheveux d’une teinture sanguinolente. Le combat était perdu d’avance, personne ne sort vivant du monde des morts.

Elle n’a que quatre ans et elle est là. Là où personne ne devrait être à cet âge. Ces yeux sont rouges de chagrin, mais une fois clos, ils inspirent la plus paisible des nuits. Et si sa peau est marquée, elle demeure aussi douce que celle d’un bébé. Elle a tout de l’enfant qu’on admire pendant son sommeil en se disant quel petit ange. Oui, Méloé reste une petite fille adorable, même enveloppée dans la mort.

Il demeure un silence bien particulier, jusqu’à ce que…

Crr Crrr Crrrr.

Quelqu’un chuchote :

« Bernie! Qu’est-ce que tu fais ? »

Méloé ouvre ses grands yeux – le bruit l’a réveillée.

« Je creuse Gerry ! Je creuse ! »

Crr Crrr Crrrr.

Ce bruit… Quelqu’un gratte au-dessus de la tête de la petite fille.

« Ne te fous pas de moi Bernie ! Ça, ce n’est pas le bruit de la terre ! »

Méloé ne reconnait pas cette voix grave et bedonnante – elle ressemble à celle du boulanger aux sucettes en chocolat, mais en moins moustachue.

« Papa ? » essaye-t-elle quand même.

Poc.

« Aïe ! »

Une autre voix cette fois-ci, plus aiguë – au nez pincé. Méloé comprend alors qu’il y a deux personnes dehors. Et même si leurs voix sont feutrées par le bois, elle sait que ce ne sont pas ses parents.

« Bernie? Qu’est-ce que c’est ?

— Chhhht ! »

La blondinette est à la fois soulagée et apeurée. Elle n’est plus seule maintenant, mais qui est là ? Des zinconnus ? Papa et Maman lui ont toujours dit de faire attention aux zinconnus. Pas de bonbons, pas de chocolat, pas même une petite pièce, on ne part pas avec les zinconnus. C’est dangereux. Et pourquoi c’est dangereux ? Parce qu’ils peuvent faire mal à la petite Méloé – innocente et fragile.

La fillette tend l’oreille.

« Bernie? appelle la voix bedonnante.

— Chhhhht ! J’ai cru entendre quelqu’un.

— T’as rêvé p’tit sac ! Personne ne traîne dans la terre morte !

— Bah si, nous… »

Il y a un court silence.

« Arrête de faire l’imbécile et dis-moi ce que tu fais là-haut !

— Je creuse, je t’ai dit ! »

Crr Crrr CRRRR.

« Bernie?

— Quoi encore !?

— Tu ne chercherais pas des asticots putréfiés par hasard ?

— Mais non je te dis !

— J’espère bien ! Tu te souviens de la dernière fois que tu as creusé dans un cercueil…

— Roo! Oui, je m’en souviens.

— Le bois était plus pourri qu’un rat d’égout ! Ah ça oui ! Et dire que t’as failli y rester. »

Méloé n’ose plus faire un bruit. Quelqu’un est en train de creuser dans un cercle-œil. Mais qu’est-ce que c’est, un cercle-œil ? Elle entend gratter au-dessus de sa tête, c’est peut-être ça. Oui, peut-être que c’est le lit en boite dans lequel elle est, un cercle-œil. Mais alors, quelqu’un vient l’aider à sortir ? Un zinconnu ? Que faire… Attendre comme une petite fille sage ? Oui, c’est ce qu’il y a de mieux à faire – attendre que Papa et Maman viennent chercher la gentille petite Méloé.

« Il y a plein de vers de terre ici, Bernie ! (Slurp…)  Viens goûter. Ils sont délicieux ! »

Crr CRRR CRRRR.

« Plus tard Gerry ! Plus tard ! »

Des vers de terre ? Méloé tire une langue dégoûtante rien que d’y penser.

CRR CRRR CRRRRR. CRAAC !

Méloé sent quelque chose heurter son crâne. Elle hurle de panique.

« AAAAAAAAAH ! »

Bernie sursaute à son tour.

« AAAAAAH !

— Bernie?! s’inquiète Gerry. Qu’est-ce qui se passe ? »

Méloé se recroqueville sur ses pieds comme un accordéon, le cri aux lèvres.

Bernie, lui, s’empresse de faire demi-tour et court rejoindre Gerry.

« Allons, lâche-moi ! grogne celui-ci. Qu’est-ce qu’il y a p’tit sac ?

— Un.. une petite hum.. humaine… bégaye Bernie.

— Quoi ? Ne me dis pas que tu étais en train de creuser dans un cercueil !

–— Sss.. si.

— Et alors ? Il s’est écroulé ? demande Gerry sur un ton de reproche.

— N.. non. »

Les pleurs de la fillette viennent aux oreilles de Gerry.

Huhuhuhu.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? se demande-t-il. Une souris malade ?

— N.. non. U.. une humaine, témoigne Bernie.

— Tu délires ! Une humaine ? Vivante ? Dans un cercueil !? » Gerry secoue la tête d’un non catégorique. « Impossible ! »

Méloé parvient vite à se remettre de ses émotions. Elle peut entendre l’écho de la voix bedonnante, et ça la rassure. Peu importe que ce soit un zinconnu, elle a besoin que quelqu’un vienne, qu’elle sorte de cette maudite boite – de cet horrible cercle-œil !

« Au secours ! Aidez-moi ! s’écrie-t-elle.

— Qu.. qu’est-ce qu’on fait Ge.. Gerry ? demande Bernie.

— Quelle drôle de question. On déguerpit ! Voilà ce qu’on fait ! » répond assurément celui-ci.

Méloé s’étend à tâtons dans sa petite boite. Il y a quelques éclats de bois au-dessus de son oreiller. Elle ramasse une poignée d’échardes, mais elle ne le sent pas. Vient ensuite un gros morceau lourd – la partie qui lui est tombée sur la tête.  Elle le repousse sur le côté et tend son bras en avant – plus de mur en mousse ! À la place, il y a un trou. Il fait toujours noir, mais il y a bien un trou dans la boite !

« Papa ? » crie Méloé.

Papa.. Papa.. Papa.. Papa.. Pa…

« Maman ? »

Maman.. Maman.. Maman.. Maman.. Man…

La voix de Méloé résonne comme dans un toboggan en tunnel. Aussi, c’est à ça qu’elle pense un court instant. Elle s’est peut-être endormie dans une aire de jeux. C’est ça, le petit Bernie voulait rentrer dans la partie cabrioles, celle recouverte de mousse – le fameux cercle-œil. Mais il a été étonné de voir que la place était déjà prise. Il a dû prendre peur, alors il a préféré glisser rejoindre Gerry dans le sable, pour chercher des vers de terre.

Elle y croit – elle veut y croire – au point de sourire. Son Euphorie soudaine l’entraine à se précipiter dans le trou et à le franchir de moitié. Mais elle ne trouve pas le toboggan espéré de l’autre côté. Il n’y a pas de plastique assez lisse pour y glisser, mais à la place, une terre humide, chauve de la moindre petite herbe. La peur tremble au bout des mains de la fillette, elle monte jusque sur son visage et grignote les pointes de son doux sourire – mais où est-elle ?

Pas question de faire marche arrière, elle ne retournera pas dans un cercle-œil. L’idée même la terrorise. Elle s’empresse d’en sortir les jambes et se cogne la tête dans la foulée. Le plafond semble aussi graveleux que le sol. Méloé est bien dans un tunnel, mais il n’est pas question de s’amuser ici.

La fillette aux boucles blondes est allongée sur le ventre, les jambes pliées, les bras tendus en avant et les épaules serrées – elle a l’impression d’être serrée comme dans une boite de sardines – sans huile. Il fait toujours aussi noir, et elle ne sait pas si elle doit continuer d’avancer.

« Il y a quelqu’un ? »

Quelqu’un.. Quelqu’un.. Qu’un…

« Ohééééé ! »

Ohéééé… Hééé…

Seul l’écho lui répond. L’écho, la voix résonnante de la solitude. Méloé n’en peut plus, elle est à bout de forces. Elle a peur, elle ne sait pas quoi faire. Tout ce qu’elle veut, c’est que quelqu’un vienne la chercher. Qu’on lui dise que ce n’est pas grave, que ça va aller. Et qu’on lui donne une Sucapik pour la consoler. Oui, une de ses sucettes préférées qui pétille la framboise. Le simple fait de penser à ce bonheur lui en donne le goût en bouche. Elle se met à pleurer sans larmes – son gémissement est un crève-cœur.

Huhuhu.

Rien.

Huhuhu.

Puis un chuchotement.

« Bernie?

— Chhhht !

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Chhhhht ! Écoute ! »

Huhuhu.

« Est-ce que c’est…

— Oui, la petite humaine.

— Allez viens ! Ne restons pas là, Bernie !

— Attends ! On ne peut pas la laisser comme ça.

— Ah oui, et qu’est-ce que tu comptes faire ? Lui donner des vers de terre ? C’est une humaine je te rappelle ! Alors maintenant, viens ! »

Il y a un bruit de terre grattée – caractéristique des rongeurs.

« Petite ! » crie Bernie.

Méloé s’arrête de pleurer, elle a cru entendre quelque chose.

« Qu’est-ce que tu fous ! lance Gerry à voix basse.

— Petite ! » répète l’autre.

Méloé tend l’oreille. Elle reconnait cette petite voix pincée.

« Qui c’est ? questionne-t-elle.

— N’aies pas peur, petite ! Moi, c’est Bernie. Je suis avec mon frère, il s’appelle Gerry. Nous sommes des taupes.

— Tssss, » lâche Gerry avec exaspération.

Afin de mieux l’entendre, Méloé rampe un peu plus dans la noirceur de la terre.

« Des “Tôpes” ?  Qu’est-ce que c’est, des “Tôpes” ?

— Des toÔopes, » pouffe Gerry.

Bernie lui donne un coup de coude mérité dans le museau.

— Tu ne sais pas ce qu’est une taupe ? demande-t-il.

— Non. C’est comme un Zinconnu ?

— Un Zinconnu ? s’interroge Bernie en se retournant sur Gerry.

— Elle doit vouloir dire un inconnu, grommèle celui-ci en massant son nez gonflé.

— Ah. »  Il se retourne de nouveau, grattant la terre de son bedon. « Non, nous sommes un peu comme… Comment dire… Des souris. Oui ! Des souris, mais en plus gros. Et dans la terre ! C’est ça : des grosses souris de terre !

— Des souris de terre… » soupire Gerry en se cachant derrière ses larges pattes griffues.

Méloé agrippe le sol de ses petits doigts et avance encore d’un cran, ses cheveux touchent le plafond et son menton râpe le sol – c’est de plus en plus étroit là-dedans.

« J’ai déjà vu une souris, une fois ! Dans une cage, chez ma copine Julia. Elle était blanche avec les yeux rouges. Julia m’a dit qu’elle était malade, que c’était une abinosse, un truc comme ça. Mais ce n’est pas grave, elle était très mignonne ! »

Bernie écoute et se gratte la tête – il ne comprend pas tout. Gerry, juste derrière lui, roule des yeux.

« Ah oui et il y a aussi la petite souris ! poursuit Méloé, pleine d’entrain – heureuse de pouvoir enfin parler à quelqu’un. Je ne l’ai jamais vue, mais maman dit qu’elle est très jolie. Aussi, elle porte une robe rouge à pois blancs et un nœud au-dessus de la tête. Elle est très gentille, car quand j’ai perdu ma première dent, elle m’a offert deux euros ! J’étais trop contente ! J’espère la rencontrer un jour pour lui dire merci… » Elle arrête d’avancer. « Mais, oui ! Vous la connaissez peut-être ! »

Bernie hausse les épaules – il ne sait pas quoi répondre.

« Ah non, je suis bête ! Vous n’êtes pas des souris. Vous êtes des tôpes ! »

Gerry, plus impatient que jamais face à cette farce, pousse Bernie à terre, puis lui piétine le poil pour passer devant.

« Qu’est-ce que tu fais ici, petite ? demande-t-il.

Méloé se cramponne aux parois du tunnel et pousse sur ses pieds, il lui semble voir de la lumière un peu plus loin – un espoir fleurit sur ses lèvres.

— Je ne sais pas Monsieur, répond-elle à la voix bedonnante.

— Est-ce que t’es une humaine ? »

Méloé se démène de toutes ses forces afin d’avancer. Elle s’ouvre le petit orteil droit sur l’arrête tranchante d’un caillou, mais elle ne s’en rend pas compte.

« Non, je suis une petite fille.

— Que… peu importe. » Gerry secoue la tête. « Tu es dans un cercueil. Tu ne devrais pas parler ! »

La lumière est maintenant évidente. Elle éclaire peut-être le tunnel avec l’intensité d’une allumette, mais elle est là, un peu plus loin, à cinq ou six poussées de genoux. La fillette redouble d’efforts face à cette découverte.

« Je… Je ne comprends pas. Qu’est-ce que c’est, un cercle-œil ?

— Un CER-CEUIL, insiste Gerry. C’est la boite dans laquelle tu es. La boite dans laquelle tu ne devrais plus bouger. La même boite que Bernie n’aurait pas dû toucher ! »

Mais Méloé est maintenant loin de cette petite boite. Elle n’a cessé d’avancer et se retrouve face à un grand trou à la profondeur éclairée. Ses bras pendent dans le précipice. Elle peut voir ses mains, ses petites mains pâles, tachées de sang – mais ça, elle n’y fait pas attention. Elle ne sait pas ce qu’il y a en bas, mais c’est lumineux. Il doit y avoir un interrupteur là-bas. Peut-être même que ses parents ne sont pas loin. Tout redevient bonbons et papillons pour la petite Méloé, elle a retrouvé la lumière.

« Ah, cette boite-là…  Attendez, je vous rejoins ! » crie-t-elle de son plus beau sourire, avant de se laisser tomber dans le puits lumineux.

La petite Méloé n’hésite pas et plonge dans l’inconnu. Elle est comme une douce friandise emballée dans l’innocence – l’idée même que le trou peut être profond ne lui vient pas à l’esprit. Et si pour certains, sauter tête première dans un précipice peut amener à se briser la nuque dans un effroyable craquement de chips, pour la fillette ce n’est qu’une pirouette qui finira par rebondir sur ses fesses.

La gamine tombe, encore et encore. Le trou s’avère être profond – très, très, très profond. Méloé a l’impression de planer comme un oiseau, un rouze-gorge pour être précis – son volatile préféré. Elle se tient en étoile et elle file, les jambes et les bras écartés. Ses cheveux ondulent au vent comme une assiette de spaghettis bolognaise sur la lune. Et si sa robe de tulle s’écrase contre son ventre, elle gonfle comme une meringue dans son dos. La fillette est comme une parachutiste, mais sous terre, et sans parachute…

Un sourire se dessine sur ses lèvres, puis quelques dents de lait apparaissent. La fillette se met à rire aux éclats – le chant du bonheur enfantin. Elle ne pense pas au moment où elle touchera le fond. Elle ne se demande pas si ça va faire mal. Non, Méloé agite des bras comme un oiseau qui se dirige vers le soleil. La lumière est de plus en plus proche, et ça, ça la rend heureuse.

Plus loin, le puits penche vers l’horizontal. Aussi, les orteils de la blondinette frottent la paroi terreuse du tunnel. Son pied gauche heurte une pierre mal placée. Sa cheville se tord comme une frite en mousse, et le haut de son corps bascule en avant. La fillette tombe en spirale comme une hélice, puis en boule. La panique surgit à grands coups de marteau dans son esprit – et si elle se faisait très mal ? Mais elle n’a pas le temps de trembler, le voyage touche à sa fin, et la gamine glisse maintenant à plat ventre sur un toboggan de terre.

FRRFRRRRFRRRRFRRR… Bam !

Son crâne heurte quelque chose de dur, quelque chose qui sonne creux, quelque chose en bois – et ce n’est pas un cercle-œil. Son esprit siffle, et ses yeux pétillent d’étoiles – la gamine est sonnée. Elle masse son épaisse chevelure gonflée en grimaçant. Elle pense à la douleur comme si elle était encore là, dans son petit corps décomposé. Mais elle ne se doute pas que son crâne est fracturé comme un œuf à la coque, martyrisé de coups de cuillère.

Sa vue s’éclaircit très vite. Assise, les jambes écartées, elle lève la tête devant une porte qui lui arrive jusqu’au front – le fameux quelque chose.

C’est une très belle porte en bois, ronde comme une horloge, gravée de cercles qui donnent envie d’y planter des fléchettes. Une ampoule zigzague du plafond et s’y balance juste au-dessus à la manière d’une araignée au bout de sa toile – Méloé a enfin trouvé sa lumière.

« Qui vient encore me déranger ? On ne peut donc jamais être tranquille ! » grogne une nouvelle voix de l’autre côté de la porte.

Il y a le grincement d’une clé forçant une serrure mal huilée – ses copines de trousseaux tapent la sonorité du bois –, puis la porte s’ouvre.

Méloé déploie de grands yeux curieux. Est-ce Bernie ? Gerry ? L’excitation monte en elle comme un trop plein de sucreries – elle va voir une tôpe, une grosse souris de terre, une vraie ! Peut-être même que c’est Papa et Maman qui sont venus la chercher. Ça serait encore mieux !

Mais la chose qui ouvre la porte ne ressemble à rien de tout ça. Elle se considère même unique en son genre – bien loin des « standards » de son espèce.

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