Livres et ExtraitsNon classé

Pruna Feu Follet : Chapitre 2

À son réveil, Zino était allongé dans son lit, bordé serré jusqu’au cou, un linge chaud du côté de sa joue douloureuse. Helma lui avait préparé une assiette de Tapishs, ses pâtisseries préférées. Elles tiédissaient à son chevet, accompagnées d’un petit mot :

 

Je suis désolée, mon Nono – Zino soupira, il détestait que sa mère l’appelle comme ça –, tu pourras peut-être aller à cette fête l’année prochaine. Repose-toi, je t’aime.

 

C’était gentil de sa part, mais il ne lui en voulait pas. Helma était une maman attentionnée, pleine de tendresse pour son fils. Elle ne pouvait pas prendre sa défense face à Gildas, sa peau était déjà trop meurtrie pour ça.

Zino était triste, mais il n’arrivait pas à pleurer. Il avait trop de colère en lui. Les coups, il en avait l’habitude, il s’en était sorti avec une jambe et deux côtes cassées l’année précédente – la vieille tanneuse l’avait vu acheter du cuivre chez Kilian. Malheureusement pour lui, cette sorcière était une amie de Gildas – il aiguisait parfois ses couteaux contre quelques peaux d’écureuils. C’était à cause d’elle et de sa langue trop pendue que Gildas avait réveillé Zino en pleine nuit pour le jeter du haut des escaliers – un acte proche de la tentative d’infanticide. Alors, non, la douleur n’était pas une raison suffisante pour serrer les poings. Si le petit corps du blondinet se contractait sous la colère, c’était parce qu’il était bridé, encordé par des obligations de parenté. Zino ne pouvait pas vivre de sa passion comme il le souhaitait. Pire, il n’avait même pas le droit de s’y intéresser.

J’en ai plus qu’assez ! Personne ne me comprend ! se disait-il. Après tout, je fais ce que je veux, j’ai dix ans. Vous verrez, quand j’en aurai onze !

Il massa sa joue, marquée de la main de son père, puis repensa à la fête du cuivre – il n’était peut-être pas trop tard. Il sauta en bas de son lit pour aller jeter un œil dehors – le soleil embrasait midi dans le ciel. Il s’empressa de fermer sa porte à clef, se dissimula sous une cape qui avait été une couverture de Silene – la plus douce des broderies –, puis ouvrit sa fenêtre. Il y avait une petite cour pavée, deux étages plus bas. Le voisin d’en face, Mr Koil, se l’était appropriée pour y remiser sa belle charrette verte gravée de motifs dorés. Bien qu’il n’y avait pas beaucoup de voleurs dans le coin, il y avait des paumés – comme appelait Gildas les voyageurs, trop nombreux à son goût, qui venaient se perdre à Initio. On ne pouvait pas faire confiance aux paumés. Bien souvent, ils arrivent vêtus de pitié et repartent avec tes bottes et ton cheval, disait-on.

Zino savait que s’il descendait sur le pavé, il allait se prendre la raclée de sa vie. Il risquait même d’y rester si Gildas était ivre – et il l’était presque tous les jours –, mais à quoi bon continuer de vivre s’il ne pouvait pas faire ce qu’il voulait ? Il en était persuadé ; s’était ancré au plus profond de son cœur : l’éthérisme était sa raison d’être. Il attrapa la gouttière d’une poigne de petit garçon et s’y laissa glisser. Il l’avait déjà fait maintes et maintes fois, mais celle-ci fut de trop. La gouttière plia d’un cri métallique, puis céda à mi-hauteur – emportant Zino dans sa chute. Par chance, le blondinet atterrit dans la charrette verte. Encore par chance, elle était remplie de sacs de coton – trois jours plus tôt, elle débordait de vieilles barriques éventrées – qui savait à quels genres de magouilles s’adonnait Mr Koil.

Zino s’empressa de descendre de la charrette. La chute était une chose, Gildas en était une autre. Le blondinet jeta un regard nerveux autour de lui, espérant que personne ne l’ait vu, ou entendu. Il soupira, soulagé qu’il n’en fût rien. Mais son réconfort ne fut que de courte durée. En contournant la belle verte, il comprit que le morceau de gouttière n’avait pas atterri avec lui, au milieu d’un blanc moelleux, mais sur un coin de la charrette, sculpté d’une arabesque si fine qu’elle avait rompu sous le choc.

Pour quiconque, ce détail n’aurait eu aucune incidence, mais Zino savait que Mr Koil ne plaisantait pas quand il s’agissait de sa belle verte. Le voisin moustachu y tenait plus qu’à sa femme – et il y avait de quoi, en plus d’être affreusement laide, Mrs Koil était la pire des mégères. Zino pouvait le voir tous les soirs de sa fenêtre, avec son petit chiffon blanc, en train de redessiner les gravures de ses doigts, d’astiquer jusqu’au fer de ses roues. Mr Koil visitait même son amante plusieurs fois par nuit, au cas où elle aurait disparu. Non, ce n’était pas rien, Zino essaya de remettre en place le morceau cassé, mais il ne tenait pas, même en le recollant avec de la salive de petit garçon.

Il abandonna vite l’idée de réparer la charrette. Il était fichu de toute façon. Lorsque son père remarquerait la gouttière scindée en deux, il allait bien deviner pourquoi elle l’était, et Zino allait encore être balancé du haut des escaliers, peut-être même plusieurs fois – de bas en haut, puis de haut en bas… Zino dissimula l’éclat de bois dans l’un des sacs de coton, puis jeta le morceau de gouttière tordu comme un C derrière le buisson qui mangeait la façade. Il se frotta les mains comme après un boulot bien fait. Pas vu pas pris, se disait-il. Au fond de lui, il savait que Gildas allait renifler l’affaire – Gildas découvrait toujours tout. Mais ça, c’était une autre histoire… Pour le moment, Zino partait réaliser ses rêves – tant qu’il le pouvait encore – quelques rues plus bas, à la fête du cuivre.

Il descendit l’avenue principale en courant, tirant sur sa capuche pour ne pas la perdre – même si se cacher ne servait plus à rien, le sort en était jeté. Il prit bien soin de contourner la tanière de l’ours borgne – son père devait encore y être, briquant le comptoir de sa barbe, une chope de nectarol en main. C’est à bout de souffle qu’il parvint à la grande place. Elle était noire de monde – pas moins de quatre cents personnes, dont une bonne moitié de paumés. C’était beaucoup pour cette petite ville montagnarde, beaucoup trop pour Zino qui s’inquiétait de ne plus rien avoir à acheter.

Mr Holliger! se souvint-il.

Il bouscula pas mal de jambes, piétinant la politesse par précipitation. Le stand de Mr Holliger était toujours le plus sollicité, et Zino voulait son éthérite à tout prix – pas plus de sept Merx de cuivre, en vérité. Le blondinet réussit à se faufiler en tête de clientèle – comme quoi, être de petite taille pouvait parfois s’avérer utile.

Il ne restait plus qu’une personne devant lui, une jeune fille que Zino jugea d’apparence peu commune, voire même, étrange. Ses longs cheveux rouges étaient ébouriffés et poussiéreux. Elle portait une toge crasseuse, noircie comme si elle s’était roulée sur un tas de charbon, et ses pieds, entièrement nus, étaient aussi sales qu’un fond de rivière.

On dirait qu’elle est sortie d’une cheminée, pensa Zino. Une ramoneuse… Oui, c’est ça. C’est sans doute une brosse-brosse…

La jeune fille était en train de converser avec Mr Holliger – un homme imposant au ventre sur plusieurs tiroirs, au visage porcin, et à la moustache bouclée comme une queue de cochon.

Zino tendit l’oreille, espérant que le vendeur possédait encore quelques éthérites à la taille de sa bourse. Il fut surpris d’entendre que cheveux rouges désirait acheter la plus grosse éthérite que le vendeur avait en stock. Mr Holliger ne sembla pas la prendre au sérieux… Jusqu’à ce que cheveux rouges sortit sa bourse de sa besace et la délaça.

Son contenu était doré.

Ce sont des Merx d’or ! remarqua Zino, mâchoire tombée. Dis donc, ça paye si bien de ramoner des cheminées ? 

Herv Holliger n’hésita plus une seule seconde. Il se retourna et ouvrit une grande malle de fer striée de verrous. Il en sortit un cristal rouge de la taille d’une pomme. Toutes les personnes assez proches pour le voir écarquillèrent les yeux, ceux de derrière étirèrent leur cou à la hauteur de leur curiosité, et certains eurent encore assez de voix pour sortir un ooooh ! Il s’agissait d’une éthérite, mais pas le genre de cristal que l’on dénichait tous les quatre coups de pioche, non – une éthérite grandiosa.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *