Remove | Pour le bien de tous

REMOVE

Auteur : Valentin Auwercx

Genre : Thriller / Dystopie

Longueur : 23 240 mots

Thèmes abordés : Troubles, amnésie, racisme, abus sexuels

Résumé : 

Une chambre, un homme, un bracelet, un nom… C’est tout ce qui reste de Duke à son réveil. Dans la station Remove, chaque pensionnaire a perdu la mémoire. Quelle est cette drôle de structure ? Pourquoi sont-ils là ? Qui les surveille ? Personne ne semble savoir, et en même temps, tout le monde le sait. Le seul indice ? Un cadre renfermant une affiche sur laquelle est écrit : Remove Pour le bien de tous.

Date de Parution : 28 avril 2021

Prix de l’ebook : 1,49€

{Histoire | Extrait | Première partie}

JOUR 1

1

« C’est quoi ce bordel ? » furent les premiers mots qui sortirent de la bouche de Duke à son réveil.

Enfin, Duke, il ne savait pas s’il s’agissait de son véritable nom, mais c’était l’inscription gravée sur l’espèce de grosse menotte métallique qui cerclait son poignet gauche – DUKE | A+M57T032. Le tout ressemblait à une marque de voiture suivie d’un numéro de série. Duke n’avait pas la moindre idée de ce que cela pouvait signifier, mais il ne s’y attarda pas. Non, ce qui l’intriguait surtout sur ce bracelet, c’était sa jauge de liquide noir. Quand il agitait le bras, une petite bulle d’air se promenait à l’intérieur comme sur un niveau. Qu’est-ce que ça pouvait être ? Il n’en savait rien, tout comme il ne savait pas qui il était ni où il se trouvait. Il s’était réveillé avec un mal de crâne, au milieu d’une chambre immaculée de blanc, sur un matelas aux draps soyeux, bordés serrés et parfumés à la vanille. Avant ça…

Avant ça, il ne demeurait que le néantgros comme un trou noir et aussi saisissant que les pattes velues d’une horrible araignée.

Duke était devenu amnésique, et le pire, c’était qu’il en avait conscience. Il avait l’impression d’être une coquille vidée de sa substance un mannequin déshabillé et mis au placard. Bien qu’il n’y eût pas de miroir dans sa chambre pour se regarder, il connaissait son image. Il arrivait parfaitement à se représenter le grand homme noir, aux yeux sombres et à la barbe grisonnante, qu’il était. Aussi, il devinait la vieille cicatrice décolorée dans son dos, l’appendice qui lui manquait, et le son rocailleux de sa voix. Il était comme un livre redevenu vierge. Il conservait toujours cette même couverture, ce même nombre de pages, ce même coin corné… Mais de toute évidence, le papier n’était plus neuf. Une histoire y avait été inscrite au crayon gris, puis gommée de bout en bout.

Il ne restait plus que l’homme vêtu d’une drôle de combinaison d’albâtre, appareillé d’un étrange bracelet. L’homme qui, à défaut de lumière cérébrale, se confondait dans les contours de son ombre.

Duke se leva et fit le tour de sa chambre. Un grand cadre était suspendu sur le mur qui faisait face au lit. Il renfermait une affiche sur laquelle était écrit noir sur blanc :

REMOVE

POUR LE BIEN DE TOUS.

 

 En dessous, il y avait une commode à neuf tiroirs. Duke y découvrit des serviettes, des caleçons, des chaussettes… L’ensemble était d’un blanc éclatant et sentait le propre vanillé. Tout près se tenait un placard où baskets et combinaisons revêtaient cette même pureté incolore.

Le domaine des anges, pensa Duke. Si le paradis existe, alors j’y suis à coup sûr.

Il se dirigea vers la porte de sa chambre. Un papier cartonné pendait sur la poignée. Il le saisit et le parcourut du regard.  

Duke,

Je vous souhaite la bienvenue dans cette suite qui est la vôtre. Elle porte le numéro 108, et se situe dans le secteur numéro 4 de la station Remove. Nous avons scellé un bracelet autour de votre poignet gauche. Celui-ci vous servira de clé pour accéder à votre chambre, mais aussi à votre zone d’affectation – à savoir, le secteur numéro 4. Des sanitaires collectifs, un réfectoire, une salle de jeu, un cinéma, une bibliothèque, ainsi que bien d’autres espaces de détente sont mis à votre libre disposition.

 

En vous souhaitant un excellent séjour parmi nous.

Cordialement,

Henri Polos, directeur de la station Remove.

« La station Re-move ? » articula Duke, un rictus aux lèvres. « Où ai-je donc atterri ? Dans l’espace ? »

Il balaya sa chambre du regard. Il avait prononcé cette dernière phrase sans véritable conviction, mais c’était à se demander si ce n’était pas vraiment le cas. La pièce était dépourvue de fenêtre. D’une propreté éclatante, elle semblait aseptisée de la moquette au plafond – lisse comme un bidon de javel, mais sans l’odeur. Et puis, il y avait ces espèces de combinaisons blanches sans poches…

Après 2000 ans de cryogénisation, Duke sort de son sommeil en 4044 au cœur de la station lunaire Remove, pensa le vieil homme noir avec ironie. Il a perdu la mémoire, mais c’est un effet secondaire tout à fait normal. Il finira par la récupérer, et se rendre compte qu’il est le dernier survivant de sa famille – sa femme et sa fille étant mortes sur terre des suites d’une explosion nucléaire… Quelle tragédie!

Il secoua la tête, un grand sourire aux lèvres. Tout ça, c’était le genre de conneries croustillantes qu’on pouvait trouver dans le fond d’un paquet de popcorn CinéMax. Il avait sans doute perdu les pédales, et on l’avait enfermé dans un asile – un truc du genre. Mais pour le savoir, fallait-il encore qu’il sorte de sa chambre, et c’est ce qu’il fit. Il ouvrit la porte et mit les pieds dans ce qui ressemblait à un couloir. Au même moment, un homme maigre au nez crochu passa devant lui sans lui adresser un regard. Duke fit un gauche-droite de la tête et, remarquant qu’il s’agissait du seul individu dans les parages, courut sur ses traces.

« Monsieur ! » l’appela-t-il. Il le rattrapa et lui tapota sur l’épaule. « Excusez-moi ! Monsieur ! »

L’homme s’arrêta et se retourna avec torpeur. Son visage était gris et usé comme le tapis de sol d’un immeuble délabré, et son regard était aussi terne qu’une vitre dépolie par le temps.  

« Mh ? lâcha-t-il d’un ton proche du grognement.

— Bonjour, monsieur ! Moi, c’est Duke. Enfin, je crois… »

Il tendit la main, mais le vieil homme la considéra comme s’il l’avait sortie de son slip. Duke la rangea de son côté, chercha à la plonger dans la poche de son pantalon, puis se souvint qu’il n’en avait pas. Il croisa les bras.

 « Je… Est-ce que vous savez où nous nous trouvons ? J’ai… Je crois que j’ai perdu la mémoire… Non, en fait, j’en suis sûr. »

Un bref instant, Duke eut l’impression de percevoir du dégoût dans le regard de son interlocuteur. Non, il en était presque certain. La mâchoire du vieil homme s’était resserrée, et une flamme venimeuse s’était allumée tout au fond de ses yeux. Il s’était retenu de sortir sa langue de vipère, retenu de lui siffler au visage TSSSS, dégage de ma vue ou je te mords ! Duke leva les mains comme menacé par une arme.

« Je ne voulais pas vous déranger, dit-il. C’est juste que je ne… »

Atone, le vieil homme secoua la tête, haussa les épaules et reprit son chemin comme si de rien n’était. En le regardant s’éloigner, Duke remarqua qu’il trainait des pantoufles comme un skieur de fond à bout de souffle, et que ses cheveux gris formaient une queue de rat qui retombait mollement sur sa nuque.

Plus aucun doute. Je suis dans un asile, pensa-t-il.

Il décida de le suivre et emprunta la direction de la double porte située à l’extrémité du couloir. Soudain, des haut-parleurs se mirent à grésiller. Une voix féminine se fit entendre :

« Nous sommes le 12 mai 2044. Il est midi. Le réfectoire est ouvert pour une durée de deux heures. Bon appétit ! »

Le réfectoire, hein ? songea Duke.

Cette annonce tombait plutôt bien. Son ventre n’avait cessé de grogner depuis son réveil. En plus de combler les trous de son cerveau en gruyère, il allait pouvoir remplir ceux de son estomac. Le réfectoire ferait d’une pierre deux coups. Il y avait toujours du monde dans ce genre d’endroit, et il ne manquerait pas d’y trouver une table où poser son plateau – et ses questions, par la même occasion.

 Il suivit le vieux type maigre et sortit du couloir. Il traversa un salon où deux gaillards assis sur un large divan vert jouaient à la console, tandis qu’un grand barbu et une femme forte faisaient une partie de billard quelques pas derrière. Tous étaient vêtus d’une combinaison blanche. Ils avaient l’air occupés et riaient à gorge déployée, aussi, Duke n’osa pas les interrompre et poursuivit son avancée en empruntant la porte qui lui faisait face. Il mit les pieds dans un autre couloir en T. Un panneau bleu était accroché au mur, au niveau du croisement. Divertissements était fléché vers la gauche, Réfectoire l’était vers la droite. Sans freiner le pas, le vieil homme à la queue de rat traina ses pantoufles en direction du déjeuner.

Bien évidemment, il est sorti de sa chambre pour manger… pensa Duke. Puis, comme une certitude ancrée dans les tréfonds de sa mémoire : Les vieux, c’est comme les églises. Ils font toujours sonner leurs cloches aux heures des repas et à celles des messes. C’est ce qu’on appelle le glas de la sénilité.    

Il avança et poussa la porte du réfectoire. Lorsqu’il y entra, il fut accueilli par une bouffée d’air chaud au parfum de frites-saucisse, accompagné d’un brouhaha de collectivité. Il découvrit une grande salle carrelée où des tables et des bancs bleus étaient soigneusement alignés sous des néons blafards. Personne n’y était encore installé, mais une queue d’au moins vingt individus s’étendait le long de l’espace de service. Bien d’autres personnes affluaient par trois doubles portes, et venaient allonger la file sous le regard stupéfait de Duke, qui suivit le mouvement et se mit dans le rang.

Wow! Au moins, je ne risque pas de me sentir seul, pensa-t-il.

Il hésita à entamer une discussion avec le jeune roux qui attendait devant lui, mais le service semblait plutôt rapide, et il jugea ne pas en avoir le temps. Il parvint vite à côté d’une pile de plateaux en bois. Une affichette était scotchée juste au-dessus, sur le carrelage mural. Il y était écrit :

Une entrée, un plat et un dessert par personne. Si vous prenez plus aujourd’hui, nous vous donnerons moins demain, et après-demain, et après après…

Après après après après… poursuivit Duke dans sa tête. Jusqu’à ce que vous puissiez compter les jours sur vos côtes. Égoïstes que vous êtes.

« On a compris le message », marmonna-t-il.  

Il prit un plateau et, tout comme son voisin de droite, l’agrémenta d’un morceau de pain, de couverts et d’un verre en plastique. Il le glissa sur le rail et fit face à une étendue d’assiettes de hors-d’œuvre. Le jeune roux en saisit une garnie d’une tranche grasse de saumon. Duke choisit celle d’à côté, remplie de trois demi-œufs à la mayonnaise. Il continua son avancée et se retrouva devant une épaisse vitre de guichet de banque dont la seule ouverture était un rectangle de la taille d’un paquet de cookies. En le voyant arriver, l’une des deux cuisinières qui se trouvaient derrière y glissa une assiette semblable à toutes les autres – hot-dog – frites.

« Merci, madame », dit Duke en la prenant.

La cuisinière lui rendit d’un sourire pincé aussi grisant qu’une averse de janvier. Mal-baisée? songea Duke. Ou dents pourriesDeux bonnes raisons de tirer une tronche pareille. Il parvint en bout de rail et s’octroya une mousse au chocolat en guise de dessert. Il se retourna et remarqua que des bidons de sauce étaient posés sur une table voisine. Il s’y attarda avec l’idée d’agrémenter son hot-dog d’une ficelle de moutarde. Il s’apprêta à presser le robinet quand le jeune roux l’en dissuada.

« Je te le déconseille, dit-il. Le ketchup, ça passe. La mayonnaise, ça dépend pour qui. Mais la moutarde… » Il grimaça. « T’as déjà croqué dans un Carolina Reaper ?

— Je ne sais pas… avoua Duke. Enfin, je sais ce qu’est un Carolina Reaper, mais je ne me souviens pas en avoir déjà mangé. Pourquoi ? Cette moutarde est pimentée ?

— Pas vraiment. Mais si tu comptes t’en servir, alors tu peux être sûr que tu dormiras collé à la cuvette cette nuit.  

— À ce point ?

— J’ai osé en prendre, une fois, et ça m’a coûté une combinaison, un caleçon et trois rouleaux de PQ. Si tu aimes les sensations fortes, tu peux toujours essayer. Après tout, chacun son trip. Moi, finir avec l’arrière en sang, ça ne me botte pas vraiment.

— Non, finalement, je vais m’abstenir, dit Duke en ôtant sa main du bidon comme s’il était devenu bouillant. Ça me donnait pourtant envie. J’adore manger mon hot-dog avec de la moutarde. Enfin, je crois…

— Ouais, on croit tous ici. Mais je peux te dire qu’on se trompe rarement. 

— Ah… Je tâcherai de m’en souvenir. Merci, euh… »

Duke dévisagea le rouquin comme s’il cherchait à le définir. Ses cheveux bouclés formaient un nid de cigogne sur son crâne, et ses yeux bleus ressortaient au milieu de son visage constellé de taches brunes. Difficile de coller une étiquette sur un tel profil.

« Adam », prononça ce dernier. Il leva son bras droit et souligna du doigt l’inscription gravée sur son bracelet. « Si ce truc dit vrai, je m’appelle Adam.

— Merci, Adam. »

Le jeune lui adressa un sourire, tourna les talons et se dirigea vers un meuble où des carafes en plastique bordaient une fontaine à eau.

 Duke saisit son plateau et avança lentement entre les tables du réfectoire. Il remarqua qu’un groupe de huit individus s’était mis à l’écart dans un coin. Jugeant qu’ils étaient trop nombreux, trop serrés, pour tenter de s’immiscer sans gêner, il préféra les ignorer.

Non loin, se tenait un carré de quatre femmes assez bruyantes. Duke hésita à les rejoindre, puis se ravisa.

 Arriver comme un cheveu sur la soupe, pensa-t-il. C’est ça l’expression. Ouais, elles sont en plein potage de ragots. Si je m’invite à leur table, elles vont me dégager à grands coups de cuillère.

Il changea de direction et remarqua que le vieux pantouflard à la queue de rat mangeait en compagnie de deux costauds au crâne rasé. Il n’avait aucune envie de partager le bon pain avec ces trois-là.

Il s’apprêta à poser son plateau sur une place vide, quand il aperçut une jeune fille pâle, assise toute seule à une grande table. C’était ce qu’il cherchait – de la compagnie, mais pas trop. Juste ce qu’il fallait pour qu’il ait l’occasion de poser des questions, et d’en entendre les réponses. Il s’installa à la table de la jeune fille, pas en face d’elle, mais dans la diagonale – dans l’art de la proximité suffisante.

« Bonjour, dit-il. Ça ne te dérange pas si je me mets ici ? » Il se pencha en avant pour lire l’inscription sur son bracelet. « Jazz ? »

Celle-ci releva la tête et le dévisagea sans rien dire. Ses cheveux, d’un noir profond, pendaient sur ses joues creusées et rendaient son teint blafard. Ses yeux étaient d’un vert intense, cerné par des poches violacées. Au premier coup d’œil, elle avait l’air anémiée, mais surtout, très jeune. Quinze, ou seize ans, songea Duke. Dix-huit, mais pas plus. Elle ressemblait à une groupie accro au rock et à la coke – gothique, mais au naturel, et vêtue de blanc. Duke fit signe de s’asseoir à sa table. Elle acquiesça d’un bref hochement de tête et piqua mollement sa fourchette dans son assiette.

Duke prit place, se frotta les mains, puis entama ses œufs avec appétit.

« Mh, que ch’est bon ! » dit-il, la bouche pleine. Il déglutit. « Ça fait du bien par là où ça passe. Vraiment, je mourrais de faim ! » Il coupa son pain en deux et étala son carré de beurre dessus. « Je n’ai aucune idée de l’endroit où on se trouve. Mais si la cantine est correcte, c’est déjà ça. »

Il adressa un clin d’œil à Jazz. Elle l’ignora.

Eh ben, je n’ai pas choisi le bon canasson, on dirait… pensa Duke en soupirant.

Un plateau s’invita devant lui. C’était celui d’Adam. Le rouquin posa une carafe bien remplie sur la table, puis fit une caresse sur l’épaule de Jazz dont le visage s’illumina d’un sourire.

« Ça ne sert à rien de lui parler, elle ne te répondra pas, dit-il en s’asseyant.

— Pourquoi ? Elle est timide ?

— Non…

— Méfiante, alors. » Duke secoua la tête en raclant la mayonnaise dans son assiette. « Elle est jeune, mais je ne suis pas du genre à conduire un van aux vitres fumées ni à me balader avec des bonbons dans les poches… D’ailleurs, je n’ai même pas de poches. »

Adam esquissa un large sourire. Duke le trouva aussitôt sympathique pour cela.

« Non, ce n’est pas ça, dit le rouquin. Jazz vit dans un bocal.

— Quoi ?

— Elle est sourde et muette.

— Ah, d’accord ! Tout s’explique ! » Duke se tourna vers Jazz, agita la main pour qu’elle le regarde, puis articula : « Je suis dé-so-lé.

— Ce n’est pas la peine d’insister, indiqua Adam. Elle ne sait pas lire sur les lèvres non plus.

— Ah bon ? Je pensais que les sourds étaient capables de faire ce genre de… de chose.

— Peut-être dehors, mais pas dans la station Remove. Ici, l’écrit est le seul dialogue des sourds.  

— Des sourds ? Parce qu’il y en a d’autres ?

— Ouais. Quelques pensionnaires sont dans le même cas que Jazz. Tu vois par exemple le type là-bas ? » Il désigna l’homme à la queue de rat. « Gab, qu’il s’appelle. Lui aussi est sourd-muet. 

— Le vieux au nez crochu ? demanda Duke. Maintenant, je comprends mieux pourquoi il m’a regardé comme si j’étais sorti des égouts.

— Oh… Je dois préciser qu’il est un peu du genre à préférer son linge bien blanc, grimaça Adam. Tu vois ce que je veux dire ? C’est un abruti de raciste. Nous avons peut-être tous perdu la mémoire, il y a des trucs qui persistent. Va savoir pourquoi… 

— Attends… dit Duke. Comment ça : nous avons tous perdu la mémoire ? Alors, je ne suis pas le seul ? »

Adam se mordit la lèvre inférieure tout en le dévisageant.

« T’es nouveau, hein ? »

Duke hocha la tête.

« Si par nouveau, tu sous-entends que je me suis réveillé au milieu de cet endroit, il y a à peine une heure. Alors oui, je suis le dernier arrivé. »

Adam beurra son morceau de pain et y étala sa tranche de saumon.

« J’en étais sûr… J’aurais déjà entendu parler de toi si t’étais arrivé hier. Ouais, si c’est ce que tu veux savoir, tous les pensionnaires de la station Remove sont amnésiques.

— Alors, où sommes-nous ? Dans un centre pour défaillants de la mémoire ? 

— Peut-être, je n’en sais rien, avoua Adam en haussant les épaules. Nous sommes ici, et il n’y a personne pour nous donner la brochure de l’établissement. Il faut croire que les seuls employés de la station qu’on a le droit de côtoyer se trouvent au service. » Il désigna les cuisinières de la tête. « Mais si tu leur réclames, elles se contenteront de t’adresser un sourire de mauvais clown. Ça veut dire ce que ça veut dire : t’es gentil, mais prends ton assiette et casse-toi. »

Duke fronça les sourcils.

« Mais… pourquoi ? Si nous sommes dans un institut spécialisé, quel est l’intérêt de nous le cacher ?

— Si un Alzheimer te posait la même question tous les jours, toi aussi tu finirais par arrêter de lui répondre, non ?

— Vu sous cet angle, c’est certain. Mais… quoi ? » Duke se raidit sur sa chaise. « Tu veux dire que nous sommes tous atteints d’Alzheimer ? » Il manqua de s’étouffer. « Est-ce que je vais oublier cette discussion demain, ou après-demain ? 

— Non. Enfin, je ne sais pas. Ça varie d’un cas à l’autre. »

Adam croqua dans sa tartine. Duke le dévisagea avec un air abasourdi.

« Comment ça : ça varie d’un cas à l’autre. Qu’est-ce que ça signifie ? » Il serra sa tête entre ses mains. « Je ne comprends rien. Ça fait combien de temps que t’es là ?

— De ce que je m’en souviens, ça fait trois semaines. Si tu poses la question à tout le monde ici, la moitié des gens te répondront la même chose. Nous faisons partie des premiers. » Il empoigna affectueusement le bras Jazz dont les joues rosirent. « Si je le sais, c’est parce que nous étions tous dans le même état d’égarement à notre arrivée. Personne n’avait de repères. Tu imagines un peu la scène – trente amnésiques qui se rencontrent au milieu d’on ne sait où. Bonjour, vous savez qui je suis ? Non, et vous, vous savez qui je suis? Non, et où sommes-nous? Je ne sais pas, mais qui êtes-vous? » Il secoua la tête. « Demande à un sourd-muet de faire la conversation à un aveugle et tu ne seras pas loin d’obtenir le même résultat.

— J’imagine…

— Il y a des nouveaux qui arrivent tous les jours. Parfois par groupe de deux ou trois, parfois moins. Quand ils pointent le bout de leur nez, tout le monde les remarque. Ce qui veut dire que nous ne perdons pas la mémoire quotidiennement. Cependant…

— Cependant ?

— Tu vois le type corpulent là-bas ? Celui qui se gratte les valseuses devant les plateaux ? »

Duke jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Oui, impossible de le rater, il ressemblait à un gros bébé gavé au saindoux.

« Il s’appelle Max », indiqua Adam. Il considéra son hot-dog entre ses mains, puis en arracha une franche bouchée. Il mâcha et déglutit. « Max est arrivé en même temps que nous, il y a trois semaines. Mais étrangement, il ne s’en souvient plus.

— Alors… Alzheimer ?

— Peut-être. Peut-être pas. Il a pété les plombs il y a une semaine. Un gars surnommé Pizza l’a bousculé dans un couloir, et Max lui a littéralement explosé le crâne sur la cuvette des toilettes du cinéma. » Adam écarquilla les yeux. « Littéralement. Il paraît que sa cervelle était éparpillée sur les murs comme du popcorn rose, et qu’un type a même retrouvé l’un de ses yeux sur la brosse à chiottes… Une scène plus sanglante qu’un film de Tarantino.

— Sympa.

— Ouais, comme tu dis. Bref, le corps de Pizza a disparu le lendemain, et Max avec. Ce dernier est réapparu il y a quatre jours, mais il a tout oublié – de son arrivée ici, à sa crise d’hystérie. Aujourd’hui, plus personne n’ose l’approcher.

— Sans blague… J’ai la chair de poule rien que de l’imaginer en colère, avoua Duke. Mais si le corps de ce Pizza a disparu, c’est que les cuisinières ne sont pas les seules employées de la station, non ?

— Oh, mais je n’ai pas dit le contraire. Il y a bien d’autres larbins, mais tu n’auras jamais la chance de les croiser. Ils viennent pendant le couvre-feu.

— Quoi ? Il y a un couvre-feu ? » Duke secoua la tête. « Décidément, j’ai encore beaucoup de choses à apprendre…

— Que tu crois, tu auras vite fait le tour. Quand ça sera le cas, tu passeras tes journées à jouer au billard, regarder des films au cinéma, manger, et bien d’autres choses… » Adam glissa une main sous la table et partagea un regard complice avec Jazz. « Le couvre-feu est ce qu’on appelle un sept-sept – de dix-neuf heures à sept heures du matin. Il permet sans doute aux employés de nettoyer les locaux communs. Il y a une alarme pour signaler aux pensionnaires de se rendre dans leur chambre respective le moment venu. À dix-neuf heures, les portes des quatre secteurs se verrouillent, jusqu’au lendemain.

— Et si je ne suis pas dans mon secteur à ce moment-là ? »

Adam claqua des doigts.

« Tu disparais. Il y en a quelques-uns qui ont essayé. Ils ont attendu dans un salon que sonne dix-neuf heures, ou ils ont flâné en dehors du temps réglementaire… On ne les a jamais revus.

— C’est peut-être ça la solution, non ? dit Duke. Si on veut savoir pourquoi on est là, il faut rester après le couvre-feu et aller à la rencontre des employés.

— Peut-être. Mais je ne tenterai pas le coup.

— Et pourquoi pas ?

— Est-ce que t’accepterais de jouer à la roulette russe pour sortir d’une prison ?

— Ça dépend. Peut-être. Si les gardiens ont la matraque facile, et qu’on me sert du rat à tous les repas, je pourrais.

— Tu vois, c’est bien ça le problème. Ce qui nous manque, ici, c’est surtout la mémoire, le soleil et l’air frais de l’extérieur. À part ça, on s’y sent vraiment bien. En général, les gens sont sympas, la bouffe n’est pas trop mal, il y a de quoi se distraire, et personne pour te dire quoi faire. Franchement, je ne prendrai pas le risque d’appuyer sur la gâchette pour en savoir plus. 

— Oui. Je suis assez d’accord », concéda Duke. Il fit glisser sa mousse au chocolat contre lui. « T’es jeune, mais t’es pas complètement idiot. Je suis content d’être tombé sur toi. » Il regarda Jazz qui, mise à l’écart par sa surdité, avait déjà fini son repas et attendait les bras croisés devant son plateau. « Le hasard fait parfois bien les choses. »

Adam sembla le prendre pour compliment et sourit. Duke entama son dessert avec appétit.

 » Tant que je te tiens, tu as autre chose à m’apprendre ?

— Euh… Laisse-moi y réfléchir. Nous avons tous un bracelet au poignet avec un nom gravé dessus.

— Merci, mais ça, je l’avais remarqué, fit Duke. Et le liquide noir qu’il contient, qu’est-ce que c’est ?

— Aucune idée. Ça pourrait tout aussi bien être du cola que du cyanure. Peut-être que c’est ce qui nous fait perdre la mémoire, mais en ce qui concerne notre amnésie, je pense plutôt que c’est la cicatrice que nous avons derrière la tête qui en est responsable.

— Ah bon ? Une cicatrice ? »

Duke tâta son crâne. Effectivement, il sentait comme un peigne de peau sous ses cheveux crépus.

« Qu’est-ce que c’est ?

— La dernière chose que je pouvais t’apprendre », déclara Adam. Il se servit un verre d’eau et l’avala d’une traite. « Maintenant, t’en sais autant que moi, mon vieux. »

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